Même si l’idée de servir un verre à des insectes peut sembler triviale, plusieurs motifs poussent les scientifiques à étudier ce phénomène : comme les insectes, les primates aussi ont probablement consommé des fruits fermentés pendant des millions d’années.

D’ailleurs, la bien nommée « hypothèse du singe ivre » suggère que le régime riche en éthanol de nos ancêtres serait, encore à ce jour, lié à notre relation délicate avec la substance. 

Ainsi, en comprenant les mécanismes génétiques à l’origine de la tolérance du frelon oriental vis-à-vis de l’éthanol, les scientifiques pourraient développer de meilleurs traitements contre la dépendance à l’alcool, un phénomène qui toucherait environ 1,5 million de personnes en France.

Lorsque la directrice de l’étude, Sofia Bouchebti, écoéthologiste à l’université Ben Gurion d’Israël, et ses collègues ont abreuvé plus de 2000 frelons orientaux de ce breuvage à 80 % d’éthanol semblable à l’absinthe, « les insectes étaient incapables de voler correctement et de marcher droit », raconte-t-elle.   

Et qui pourrait leur jeter la pierre ? En revanche, ce qui a surpris les chercheurs, c’est bien la capacité des insectes à se remettre sur pattes.  

« À un moment, j’ai vu plusieurs individus couchés sur le dos. J’étais presque sûre qu’ils allaient mourir, mais lorsque je suis repassée les voir quelques minutes plus tard, ils étaient complètement rétablis », indique la scientifique.  

Autre fait remarquable, alors que les frelons alcoolisés sont parvenus à métaboliser l’éthanol et à reprendre la construction de leur nid comme si rien ne s’était passé, les abeilles européennes ayant reçu le même régime alcoolique ont cessé toute activité et sont mortes dans les vingt-quatre heures. 

De faibles concentrations d’éthanol sont bénéfiques pour les animaux, indique le professeur Bouchebti, mais l’alcool devient toxique à des concentrations plus élevées, comme le montrent les abeilles.  

Pour cette raison, les scientifiques ont uniquement utilisé de l’éthanol concentré à 20 % lors des premières expériences, soit la limite pouvant être naturellement produite par la levure de bière.  

« Nous étions si étonnés par l’absence d’effets indésirables à cette concentration que nous avons décidé d’augmenter la dose afin de déterminer le seuil maximal toléré par les frelons », d’où ce chiffre de 80 %.

« À présent, j’aimerais comprendre pourquoi les frelons orientaux sont adaptés à des concentrations aussi élevées », poursuit-elle.

Par exemple, l’éthanol étant connu pour ses propriétés antimicrobiennes, il est possible que son absorption permette aux insectes de rester propres et en bonne santé, car les frelons orientaux ont la fâcheuse tendance à récolter des morceaux de chair en décomposition pour nourrir leurs larves. 

« Quelle étude formidable ! » exulte l’entomologiste Chris Alice Kratzer, aucunement surprise par la capacité des frelons à métaboliser l’éthanol.

« De nombreux fruits arrivent à maturité à l’automne, ce qui coïncide avec le pic d’activité des colonies de frelons dans les climats tempérés », indique Kratzer, autrice du livre The Social Wasps of North America, dans un e-mail. « La capacité à ingérer les fluides provenant de fruits en décomposition est critique pour leur survie. »

« D’après mes observations personnelles, la plupart des espèces de guêpes sociales sont incapables d’ingérer de l’éthanol sans avoir « un coup dans l’aile » », raconte Kratzer. 

Les guêpes du genre Vespula sont des alcooliques notoires. Inconditionnelles des vergers, elles font la tournée des arbres pour consommer leurs fruits pourris jusqu’à ne plus savoir voler, ce qui entraîne parfois des collisions avec leurs compères.   

Le fait que la pratique n’ait aucun effet sur les frelons orientaux est tout à fait fascinant, ajoute-t-elle. 

« Cette étude ne fait que commencer », reprend Bouchebti. « Il y a encore beaucoup à découvrir ! »