En quoi l’une se distingue-t-elle de l’autre ?
La « créIAtivité » produit des choses qui nous émeuvent, elle est donc créative-artiste. Mais ce qu’elle ne fait pas, c’est tout le reste d’… être humain. On n’apprécie pas ce que l’on ne mesure pas, comme on dit en ingénierie. Autrement dit, il y a tout un flou du sentiment humain, du ressenti, de l’importance d’incarner une histoire, un récit, une œuvre que l’IA ne fait pas et ne fera jamais si on ne le lui autorise pas. L’IA n’a pas été enfant et ne mourra pas. Elle ne sait rien de la vie. Il ne faut donc pas la laisser se positionner sur ce terrain-là. Si nous ne le lui autorisons pas, nous ne pourrons pas tomber amoureux d’une IA par exemple. Et de la même manière que nous, êtres humains, avons décidé arbitrairement que les animaux ne peuvent pas être des artistes (alors que l’on dit parfois que les baleines composent des symphonies ou que les fourmis fabriquent des cathédrales), nous devons décider que les machines ne peuvent pas être des artistes.
À vous entendre, les artistes ont donc de bonnes raisons d’avoir peur de l’IA…
Oui, bien sûr. Cette technologie va nous amener dans une bascule majeure d’un point de vue quasi civilisationnel. Dans mon livre, je fais d’ailleurs l’analogie avec le feu ou l’électricité, ce qui n’est pas rien. Et l’artiste, peut-être plus encore que d’autres, voit la machine comme une crainte de grand remplacement. La clé, me semble-t-il, est, dès lors, que l’artiste se réapproprie l’IA plutôt que de la redouter. Il doit la comprendre, il doit se positionner en tant que supérieur à la machine plutôt que la vénérer. On l’a déjà fait par le passé. La peinture a tremblé sur ses bases lorsque la photographie est arrivée. La prérogative de représenter le réel a été volée aux peintres par la machine. Conséquence : on a inventé l’impressionnisme. Le peintre s’est cantonné à d’autres sujets qui sont tout aussi passionnants : représenter les émotions, la subjectivité. Bien entendu, l’IA est un outil très perfectionné. Utiliser un super robot multicuiseur dans votre cuisine va influencer la manière dont vous cuisinez. Pour les artistes, c’est pareil : ils doivent veiller à ne pas s’endormir au volant de ces IA créatives.
Encore faut-il que les géants de la Silicon Valley n’en décident pas autrement… Car, comme vous le soulignez, tout est question d’impulsion à donner, ou pas.
Je le dis et le martèle : ne laissons pas les grands intelligents de la Silicon Valley décider de ce que sera l’art au XXIe siècle. Ne les laissons pas décider que le prochain Michel Houellebecq, le prochain phénomène littéraire sera une IA. L’artiste a une fonction sociétale essentielle qui est intrinsèquement liée à son humanité. Ce qui se joue ici, c’est un combat culturel. Dans la conclusion de mon livre, je cite notamment l’essayiste et romancier Giuliano da Empoli qui évoque cette idée du refus de la soumission. Il ne s’agit donc pas ici de refuser l’IA ou la technologie, mais bien de rejeter ce récit qui consiste à dire qu’il faudrait s’agenouiller devant les machines et la super-intelligence.
À cette vaste question : « L’IA menace-t-elle la créativité ? », que répondez-vous alors ?
Que l’IA menace la créativité si (!) on la laisse faire. L’intelligence artificielle n’est une menace à la créativité que si nous nous laissons endormir par celle-ci, que si nous l’utilisons comme un GPS de la pensée. Dans cette collaboration asymétrique qui lie les artistes et l’IA, la machine doit impérativement demeurer un acteur moral secondaire.
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