Qui gouverne l’IA dans les universités ?

Faut-il imputer cette chute à l’intelligence artificielle ? En partie sans doute. « Mais gare aux idées reçues », prévient cependant Christine Michaux, doyenne de la faculté de traduction et interprétation de l’Université de Mons.

Constatez-vous également à Mons une baisse d’inscriptions au fil des années ?

On remarque effectivement depuis 4 ou 5 ans une légère diminution, qui s’est maintenant stabilisée. Il pourrait s’agir de l’IA, mais c’est difficile à dire car on n’a pas vraiment d’indicateur clair sur le phénomène. En tout cas, on constate de façon plus large en Fédération Wallonie-Bruxelles un désintérêt pour les langues. Il y a moins d’inscriptions dans les sections de langues modernes et de sciences humaines, de façon générale.

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On travaille beaucoup plus aujourd’hui comme garants de la qualité et de la vérité de ce qui est effectué par l’intelligence artificielle

L’IA est-elle une menace pour la filière ?

Tous nos étudiants diplômés ne font pas de la traduction ou de l’interprétation quand ils ont terminé leur parcours. Au contraire. L’intelligence artificielle ne modifie donc globalement pas leurs chances de trouver un emploi.

Pour ceux qui souhaitent ne faire que de la traduction, on constate que le métier évolue. Mais il n’a pas attendu l’IA pour le faire. Il y a 40 ans, on travaillait avec un dictionnaire papier. Ensuite, on a évolué vers des dictionnaires électroniques, puis vers des outils d’aide à la traduction avec des bases de données et des mémoires. Aujourd’hui, avec l’IA, le travail du traducteur est toujours là, même s’il est différent. On travaille beaucoup plus aujourd’hui comme garants de la qualité et de la vérité de ce qui est effectué par l’intelligence artificielle. L’IA continue à commettre de grossières erreurs, elle gère très mal les chiffres et les nuances dans l’expression des arguments des orateurs, par exemple.

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Comment adaptez-vous le cursus d’études pour faire face à ces nouveaux défis ?

Le programme est systématiquement adapté aux nouveaux outils, comme on l’a toujours fait par le passé. Ces dernières années, on a introduit dans nos cours non seulement l’usage des outils propres à la traduction et interprétation, mais aussi des outils d’intelligence artificielle, y compris génératifs. Les étudiants sont aussi formés à des métiers un peu différents, comme l’adaptation culturelle des jeux vidéo. On travaille aussi sur ce qu’on appelle la post-édition, c’est-à-dire la révision par un être humain d’une traduction produite par l’intelligence artificielle. Depuis l’année dernière, on a aussi ouvert un master de spécialisation en linguistique appliquée qui est entièrement dédié à cette question de la gestion de l’intelligence artificielle par les traducteurs.

Si je devais être jugée dans un tribunal en Chine, je ne voudrais pas que ce soit l’intelligence artificielle qui traduise mes propos

Le métier de traducteur ou d’interprète est-il voué à disparaître ?

Monsieur Tout-le-Monde pense que oui, mais ce n’est pas mon avis. La plupart d’entre nous n’a pas besoin de traduction au quotidien. On utilise juste son smartphone pour traduire un menu dans un pays étranger, par exemple. C’est vraiment un plus, mais ça ne remplace pas du tout le métier de traducteur. Mais si demain, je devais être jugée dans un tribunal en Chine, je ne voudrais pas que ce soit l’intelligence artificielle qui traduise mes propos. Je préférais un traducteur professionnel. Le métier n’est pas amené à disparaître, mais à évoluer.

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Comment continuer à attirer de nouveaux étudiants dans le futur ?

Il faut informer sur tous les débouchés, parce que le fait d’obtenir un diplôme en traduction ouvre énormément de portes. Le taux d’insertion professionnelle de nos étudiants est très élevé. La particularité des études en traduction et interprétation est que l’on développe aussi une excellente maîtrise du français. Les experts en langue sont tout à fait conscients du rôle essentiel qu’ils jouent encore aujourd’hui aux côtés de la machine, et pas contre la machine.

Combien d’heures d’étude faut-il pour atteindre un niveau C2 en langues ?

La langue n’est pas juste un outil de communication. Elle est clairement au cœur de l’identité même des individus. Le fait de parler la langue de quelqu’un d’autre ne permet pas seulement de communiquer avec lui, mais aussi de le comprendre, d’avoir accès à sa culture. Or, dans une société où les clivages sont de plus en plus forts, l’apprentissage des langues peut faciliter le « vivre-ensemble ». Les langues sont plus que jamais un élément important.