On sait assez peu de choses de sa vie et de sa formation. Martin Schongauer est né autour de 1445 dans une famille d’orfèvres, métier exercé à Colmar par son père venu d’Augsbourg, et deux de ses frères. Il est mort le 2 février 1491 à Breisach, où l’on peut encore voir sa fresque inachevée du Jugement dernier.
Une présentation du contexte permet de mieux comprendre comment il s’est formé dans l’aire rhénane et quels artistes il a beaucoup regardé (et copié) pour affirmer son art. Ainsi du primitif flamand Rogier Van der Weyden – son naturalisme, peu commun en ce temps, l’influence.
Hélène Grollemund, chargée de collection au département des Arts graphiques du Louvre et Pantxika Béguerie-De Paepe, conservatrice honoraire d’Unterlinden (de g. à d.), commissaires de l’exposition, devant la Vierge au buisson de roses, au Louvre. Photo Myriam Ait-Sidhoum
L’entame de l’exposition nous dit ainsi comment Martin s’est révélé. Plus connu comme graveur, il est devenu le fameux M + S. Son monogramme est apposé sur les 112 à 115 estampes qu’on lui connaît, sans doute réalisées entre 1470 et 1480. Dans le parcours, 59 sont exposées, ainsi que cinq des douze dessins qui lui sont attribués – la plupart ont disparu, de même que les plaques de cuivre.
Pantxika Béguerie de Paepe, commissaire de l’expo, conservatrice honoraire d’Unterlinden, présente l’un des rares dessins qui ont traversé le temps. Photo Myriam Ait-Sidhoum
Les estampes de Martin Schongauer au plus près. Photo Myriam Ait-Sidhoum
La sélection donne un aperçu de la variété des motifs représentés, leur expressivité. Les sujets sont aussi bien religieux, telles ses vierges sages et folles, que profanes, ici une famille de cochons. Érudit, Schongauer a un sens du détail étonnant, une aisance dans la restitution des volumes et du grain des matériaux. Un « simple » encensoir témoigne ainsi de sa dextérité et de sa manière très naturaliste de dessiner. Il représente tout un monde dans cette pièce d’orfèvre, métier sans doute appris dans l’atelier de son père et qui explique son aisance à manier le burin. Son surnom, le « beau Martin », doit assurément à son art unique.
« On a la vision directe de la matière, on ressent cette idée du naturalisme qui est la force de Martin Schongauer, quand il représente une pivoine, c’est vraiment une pivoine. »
Pantxika Béguerie-De Paepe, conservatrice honoraire d’Unterlinden
La Vierge au buisson de roses, ici au Louvre, a rarement quitté Colmar. Photo Myriam Ait-Sidhoum
La Vierge au buisson de roses comme jamais
Pourquoi un Alsacien ferait le trajet jusqu’au Louvre, alors qu’il peut à longueur d’année admirer la Vierge au buisson de roses dans l’église des Dominicains de Colmar ? Parce qu’on ne voit jamais d’aussi près la « Sixtine du Rhin supérieur », ainsi qu’elle fut qualifiée par les admirateurs de Schongauer, au rang desquels Michel-Ange. Sortie de la structure néogothique dans laquelle elle est enchâssée à Colmar, elle se découvre ici presque « les yeux dans les yeux ». À hauteur de visiteur, la mélancolie de la mère qui sait déjà le destin de l’enfant. « On a la vision directe de la matière, on ressent cette idée du naturalisme qui est la force de Martin Schongauer, quand il représente une pivoine, c’est vraiment une pivoine. On voit des oiseaux toutes les plumes, leurs attitudes correspondent à la réalité, on a à hauteur d’yeux le petit rouge-gorge ou le pinson qu’on ne voit normalement qu’à deux mètres de haut », s’émerveille Pantxika Béguerie-De Paepe, conservatrice honoraire d’Unterlinden, co-commisssaire de l’exposition. Un outil numérique permet même de « zoomer » dans l’œuvre.
La Vierge au Buisson de roses , seule peinture datée, de 1473, a rarement quitté Colmar, seulement au XIX e pour une exposition à Augsbourg, pendant les deux guerres mondiales, et suite à son vol en 1972.
Mais il y a plus encore à voir au Louvre : presque toutes ses peintures, panneaux de retables, pour l’essentiel colmariens, et peintures de chevalet, sont à voir, à l’exception d’une Sainte Famille conservée à Vienne, en trop mauvais état pour voyager. Sept sur huit, pour la première fois, dont une venue du Getty Museum de Los Angeles, une Vierge à l’enfant à la fenêtre , tous deux penchés sur un livre, au format carte postale. Cette dernière, en mains privées jusqu’en 1993, avait échappé à Unterlinden, se souvient Pantxika Béguerie-De Paepe : « Ce sont des bijoux extraordinaires. »
Dans l’exposition « Martin Schongauer » au Louvre, une estampe de Martin Schongauer, Saint Antoine tourmenté par les démons, réalisée entre 1469 et 1473. L’une des originalités est qu’il met le saint en l’air. Elle est mise en regard d’œuvres de suiveurs, avec le même motif. Photo Myriam Ait-Sidhoum
Dans l’exposition « Martin Schongauer » au Louvre, une toile de l’Espagnol Martin Bernat représentant « Saint Antoine tourmenté par les démons », peinte entre 1480 et 1495, très proche d’une estampe de Schongauer. Photo Myriam Ait-Sidhoum
Dans l’exposition « Martin Schongauer » au Louvre, voilà une estampe de Lucas Cranach l’Ancien, Saint Antoine tourmenté par les démons, datée de 1506, en regard du même sujet par Schongauer, qui fut le premier à le faire léviter. Photo Myriam Ait-Sidhoum
En prime, des grands noms comme Dürer ou Baldung Grien
S’il est tombé dans un oubli relatif après le XVII e siècle, dès le XV e siècle, les estampes de Schongauer, tirées à des centaines d’exemplaires pour certaines, circulent dans le Rhin supérieur, en Italie, en Espagne, en Pologne… Le Moyen-Âge finissant n’est pas figé. Il inspire de nombreux artistes, d’où le titre de l’exposition « le bel immortel ». L’accrochage montre son immédiate réception par les plus grands de son temps. Ainsi Albrecht Dürer. Il souhaitait rencontrer le maître colmarien mais est arrivé trop tard, en 1492, soit un an après sa mort. Il est accueilli par ses frères à Colmar et Bâle, qui lui donnent des estampes. Une Fuite en Égypte , gravure sur bois datée de 1504 à voir dans le parcours, témoigne de cette proximité.
Illustration encore de cette influence qu’a pu exercer le Colmarien, trois Saint Antoine tourmenté par les démons. Entre 1469 et 1473, Schongauer est le premier à élever saint Antoine dans les airs, aux prises avec les monstrueuses créatures. Une peinture de l’espagnol Martin Bernat, autour de 1480, ainsi qu’une estampe de Lucas Cranach l’Ancien en 1506, s’en inspirent directement. À découvrir aussi un dessin d’Hans Baldung Grien qui reprend assez fidèlement une composition de la Dormition de la Vierge de Schongauer. Quant à son cycle de la Passion , il a lui aussi fait des émules. Dans cette seconde partie, les pépites ne manquent pas.
Exposition Martin Schongauer, le bel immortel, jusqu’au 20 juillet 2026, galerie Sully, au Louvre, à Paris. Fermé le mardi. www.louvre.fr