
Olivier Nora ©AFP or licensors
Le différend entre les deux hommes serait lié à l’arrivée très politique d’un nouvel auteur, Boualem Sansal, dans la maison d’édition de la rue des Saints-Pères. Cette arrivée surprise et célébrée lors du bicentenaire du groupe semble avoir été imposée à Olivier Nora, bien que ce dernier expliquait encore récemment dans Libération n’avoir « été contraint à rien ». « Je suis Grasset, je reste Grasset… et Grasset reste Grasset », avait-il du reste ajouté.
Olivier Nora, qui sera remplacé par Jean-Christophe Thiery, un fidèle lieutenant de l’homme d’affaires d’extrême droite, et actuel PDG de Louis Hachette Group, aurait eu un désaccord sur la date de sortie du prochain livre de l’écrivain franco-algérien consacré à sa détention en Algérie, précipitant la chute du PDG. Son limogeage a été reçu avec stupéfaction dans les murs de la maison historique, qui démarrait ce jour-là la réunion des représentants pour présenter la rentrée littéraire, un enjeu important pour le secteur, et alors même que le traditionnel comité de lecture s’est déroulé la veille dans des conditions normales.
« Bolloré piétine l’édition »
A l’extérieur, il suffit de recueillir et d’observer les réactions des auteurs majeurs de Grasset pour mesurer ce que représente le départ d’Olivier Nora. Jointe par Libération, la journaliste et ancienne éditrice de la maison Laure Adler fait part de sa « tristesse » mais aussi de sa « combativité ». « Ce qui est en train de se jouer est extrêmement grave pour la liberté d’expression, l’incarnation de ce qu’est un travail d’éditeur, son inventivité littéraire et romanesque, son rapport aux idées, explique l’autrice. Grasset a toujours soutenu et accompagné des auteurs qui pouvaient au départ présenter une forme de radicalité, je pense à Virginie Despentes. C’est une maison d’édition portée par le pluralisme des idées. Jamais elle n’a prêté le flanc à une quelconque porosité avec les idées d’extrême droite. »
Ce nouveau séisme doit-il laisser présager une fuite massive de plumes historiques, comme cela se produit actuellement chez Fayard, également propriété d’Hachette, qui voit de plus en plus d’auteurs fuir à mesure que la marque se transforme en écurie d’écrivains et essayistes d’extrême droite ? Le son de cloche est en tout cas le même pour le journaliste David Dufresne qui annonce son départ de la maison sur le réseau social Bluesky : « Bolloré piétine l’édition. Ce sera sans moi. Grande tristesse de quitter Grasset, maison que le milliardaire a rachetée et dont il prétend tout démolir. Courage à ceux qui n’ont pas la liberté de partir séance tenante. » Auteur chez Grasset depuis 1972 et l’un des rares à être lié à Olivier Nora par son contrat, le philosophe Bernard-Henri Lévy a quant à lui lâché sur X : « Vingt-cinq ans qu’Olivier Nora est mon éditeur. Et quel éditeur ! Scrupuleux et enthousiaste. Exigeant et généreux. Comme beaucoup, je n’ai pour lui qu’admiration et gratitude. Et je suis sous le choc. »
Collectif de signatures
Longtemps chez Grasset et proche de Virginie Despentes, le philosophe Paul B. Preciado alerte sur « la droitisation, voire la fascisation, du milieu de l’édition ». « Ce changement brutal dit tout de la conception du métier de Vincent Bolloré, poursuit-il. Un éditeur, c’est une constellation d’auteurs, c’est une généalogie d’écriture. Cette maison ne sera désormais plus la même. Grasset est de facto totalement défiguré. Quand on est acheté par un milliardaire d’extrême droite, il n’y a pas d’issue autre que le départ ».
Selon les informations de Libération, bon nombre d’entre eux ne devraient pas en rester là. Un collectif de signatures est en train de se former et doit se réunir ce mercredi en fin de journée pour discuter d’une éventuelle suite en vue de récupérer les droits de leurs livres et qu’ils ne soient pas exploités par Hachette. « Suite à l’éviction d’Olivier Nora, réfléchissons ensemble à une action collective », écrit la romancière Colombe Schneck dans un message partagé à ses contacts, ajoutant que l’avocat maître Vincent Toledano se propose de les accompagner. Ils pourront prendre appui sur l’action que mènent depuis quelques semaines des dizaines d’autres écrivains qui tentent actuellement de quitter Fayard en emportant leurs œuvres avec eux.