Pour Jockare qu’on surnommait André Bingo, il ne fait aucun doute qu’en l’éliminant du secteur, la Commission des jeux de hasard « a fait le jeu de la concurrence ».
C’est à La Dernière Heure qu’il a choisi de raconter sa descente aux enfers.
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« Partie de rien » au tournant des années 1990, la sprl Jockare s’est développée comme un champignon. L’entreprise se fournissait chez Splin, à Thimister, dont la réputation n’est plus à faire. Elle pouvait compter sur des placeurs, techniciens et réparateurs disponibles 7/7, tous les jours jusqu’à minuit.
Selon André Bingo, « tout était déclaré » et les jeux étaient soumis à des contrôles fréquents, stricts et rigoureux. Il vit lui-même sur un grand pied, déclare 20 000 euros de revenu mensuel et la société qu’il coadministre avec sa femme, dégage « de l’ordre d’1 million de bénéfice brut annuel ».
Le fisc, dit-il, y trouve largement son compte. En 2013, Jockare ne pouvait que continuer de se développer, de s’enraciner solidement et de s’agrandir encore et encore.
Bingoset machines 3.3
Mercredi 10 juillet 2013. La police des jeux débarque, en début de matinée, au siège de Jockare, 336 Beigemsesteenweg à Grimbergen.
André « Bingo » affirme avoir surpris le chef d’enquête confier à un collègue qu’ils allaient « le carboniser ». Les perquisitions se poursuivent matin et après-midi dans les 50 cafés. Les machines sont mises sous scellés tandis qu’André Jockare, auditionné, fait face – dit-il – à toutes sortes d’accusations « comme on en trouve dans les dossiers fabriqués ».
Et si André Jockare était finalement relaxé, les scellés sur les bingos et machines 3.3 stoppaient net l’activité de la société. Le dossier était mis à l’instruction pour « blanchiment, fraude informatique et infractions à la loi sur les jeux de hasard ».
Si les scellés furent levés par la suite, les licences étaient suspendues et les cafés dépendant de Jockare étaient interdits de continuer de travailler avec l’entreprise dont le crédit dans le milieu tombait comme une crêpe.
Du jour au lendemain, la société qui dégageait entre 80 000 et 90 000 euros brut par mois, tombait à zéro.
Douze ans de surplace
On lui disait, pour le calmer, que cela n’allait durer que le temps de l’enquête. Mais celle-ci allait durer « au-delà du raisonnable ». Des années durant, le dossier n’allait plus quitter une étagère où personne n’allait y toucher.
C’était le truc : le laisser dans son jus en laissant les cartons se couvrir de poussière. On obtenait ainsi ce qu’on recherchait : l’écarter, dit-il.
En douze ans, « ils m’ont interrogé deux fois, et je n’ai jamais vu le juge d’instruction, hormis lors d’une audience à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel, quand la présidente, pour forcer les choses à bouger, a carrément menacé d’envoyer un huissier à la Commission des jeux qui refusait de communiquer des éléments d’enquête en sa possession ».
Le dossier aurait ainsi fait du surplace, pendant douze ans, depuis 2013.
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En 2025, l’affaire atterrit devant le tribunal correctionnel où André Bingo est tout simplement… acquitté.
Il était poursuivi pour fraude informatique et infractions à la loi sur les jeux : le tribunal constate qu’il y a prescription ! « On a délibérément laissé l’affaire se prescrire ».
Il était également poursuivi pour blanchiment : le juge de la 61ème chambre a beau avoir cherché, il n’a trouvé aucun élément de culpabilité, aucun.
Entre-temps, fustige André Jockare, « ils avaient réussi, l’objectif était atteint ».
Trop âgé à 73 ans, il n’allait plus revenir dans le secteur. Il avait revendu les cafés qu’on l’avait empêché d’exploiter.
Et les machines de jeu, stockées dans un hangar et datant d’avant 2013, étaient devenues obsolètes et ne valaient plus un clou.
Pour André Bingo, « je gênais la concurrence et ils m’avaient éliminé. Bien sûr, je ne pourrai jamais rien prouver mais c’est mon sentiment profond. Pour moi, la police de la Commission des jeux a fait le jeu de « quelqu’un ». De qui ? Des policiers savent mais bien sûr, aucun ne parlera. »
André Jockare relève encore qu’en « n’interjetant même pas appel, le parquet du procureur a, d’une certaine façon, montré que c’était monté de toutes pièces. On s’est servi de la police et de la justice pour m’éliminer dans un secteur où l’on brasse des fortunes colossales. Dieu sait s’ils ont cherché mais tout était en règle et l’acquittement le prouve. La vérité, c’est que je marchais sur des pieds, qu’on voulait ma peau et qu’on l’a eue ».
André Jockare laisse entendre, cependant, qu’il n’a peut-être pas dit le dernier mot. Un avocat spécialisé, Antoine Chomé, le défend en justice.