Il n’y avait rien. Pas de toux. Pas d’essoufflement inhabituel. Rien qui aurait pu pousser Véronique Pesce à consulter. À 65 ans, cette grande fumeuse, qui consomme depuis l’âge de 17 ans plus d’un paquet de cigarettes par jour, ne se savait pas malade. C’est presque par hasard que tout a basculé. Ou plutôt, grâce à son mari.

Après avoir entendu à la télévision une campagne d’information sur le cancer du poumon, son époux, lui aussi gros fumeur, les inscrit tous les deux à un programme de dépistage organisé par l’Institut Mutualiste Montsouris et l’Institut Curie. Un formulaire rempli en ligne, un rendez-vous pris, puis un scanner pour chacun, en janvier 2025.

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La suite va très vite. Pour Véronique, le scanner détecte une anomalie. Un TEP-scan puis une biopsie, réalisés à l’Institut Mutualiste Montsouris, viennent confirmer le diagnostic : un cancer du poumon, sans métastase. Elle est alors orientée à l’Institut Curie, où elle poursuit aujourd’hui son traitement, entre chimiothérapie et immunothérapie.

Le tabac, principal facteur de risque

« J’étais complètement asymptomatique. Je n’avais pas de toux, rien du tout, témoigne-t-elle. Si je n’avais pas eu ces examens, malheureusement, je n’aurais pas arrêté de fumer et peut-être que dans 5 ou 10 ans, on m’aurait dit : madame, vous avez un cancer en stade 4 et votre espérance de vie va être limitée. »

Le cancer du poumon reste l’un des cancers les plus redoutés, non seulement parce qu’il est fréquent, plus de 50.000 cas diagnostiqués chaque année selon l’Institut national du cancer (Inca), mais aussi parce qu’il est longtemps silencieux. En France, il est l’une des premières causes de décès par cancer, avec environ 30.000 décès annuels. Le tabac reste, de très loin, le principal facteur de risque, impliqué dans 85 % des cas. De plus en plus de femmes sont touchées.

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Lorsqu’on détecte un cancer du poumon en stade 1, on a plus de 90 % de probabilité de guérison définitive de ce cancer

Nicolas Girard, responsable du département d’oncologie thoracique à l’Institut Curie

Quand le cancer du poumon donne des signes, il est souvent déjà avancé. À l’inverse, lorsqu’il est repéré tôt, le pronostic change radicalement. « Lorsqu’on détecte un cancer du poumon en stade 1, plus petit stade, on a plus de 90 % de probabilité de guérison définitive de ce cancer. Lorsque le cancer est diagnostiqué plus tardivement, c’est beaucoup plus faible : autour de 20/25 % de patients qui guérissent de ce cancer », détaille le professeur Nicolas Girard, responsable du département d’oncologie thoracique à l’Institut Curie.

Pendant longtemps, le dépistage du cancer du poumon a été regardé avec prudence : peur des faux positifs, crainte d’examens inutiles, interrogation sur l’irradiation répétée. Désormais, après plusieurs essais cliniques et programmes pilotes, le bénéfice médical d’un dépistage ne fait plus débat : « la question n’est plus tant de savoir si le dépistage du cancer du poumon “marche”, mais plutôt de vérifier comment le déployer en population réelle, avec la même sécurité et la même efficacité que dans les études », explique Marie-Pierre Revel, professeure de radiologie à l’université Paris Cité, cheffe de service à l’hôpital Cochin (AP-HP).

Marie-Pierre Revel, professeure en radiologie à l’Université Paris-Cité, et autrice du livre « En finir avec le cancer du poumon, c’est possible ! ».Marie-Pierre Revel, professeure en radiologie à l’Université Paris-Cité, et autrice du livre « En finir avec le cancer du poumon, c’est possible ! ». (Crédits : DR)

20.000 participants en phase d’essai

C’est elle qui a été nommée investigatrice principale du programme national pilote Impulsion, conçu comme une phase transitoire avant un éventuel dépistage généralisé d’ici 2030. À partir de ce mois d’avril, 20.000 participants volontaires doivent être recrutés sur une période d’un an et demi.

Les personnes visées sont les 50 à 74 ans, fumeurs ou ex-fumeurs sevrés depuis moins de 15 ans, avec une consommation tabagique cumulée d’au moins 20 paquets-années. « Ce n’est pas le nombre de paquets fumés en une année, c’est sa consommation journalière moyenne multipliée par le nombre d’années. Il y aura un calculateur en ligne, mais généralement, une personne qui fume depuis 20 ans sera éligible au dépistage », précise Marie-Pierre Revel. Les fumeurs se voient proposer une aide au sevrage tabagique.

Cibler les personnes à risque ne suffit pas. Encore faut-il réussir à les faire venir… et revenir. « Ce n’est pas parce qu’on a un programme de dépistage qui marche que celui-ci est suivi par les femmes ou les hommes. Pour le cancer du sein, la participation n’est que de 44 % », confirme le professeur Jean-Yves Blay, oncologue et président d’Unicancer, réseau qui réunit, en France, 19 centres de lutte contre le cancer. Quelle sera l’adhésion ? « C’est un peu l’inconnu », reconnaît Marie-Pierre Revel.

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Dans les faits, les populations les plus concernées par le tabac ne sont pas toujours celles qui répondent le mieux aux campagnes de prévention. Certaines sont éloignées du système de soins, d’autres ont un rapport culpabilisé à la maladie, d’autres encore pensent qu’il est « trop tard » ou préfèrent ne pas savoir. « Pourtant, ce n’est que dans 1,5 % à 2 % des cas, qu’un cancer est détecté », souligne la radiologue.

Marie-Pierre Revel insiste, d’ailleurs, sur cet enjeu d’équité : un dépistage efficace n’est pas seulement un dépistage médicalement performant, c’est également celui qui atteint aussi les publics les plus fragiles, les moins diplômés, les plus éloignés des parcours de soin habituels. « On développe des stratégies d’“aller vers” ces publics. Ce n’est pas seulement dépister. Si l’on détecte un cancer, il faut que toute la chaîne de soins, derrière, soit opérationnelle et que l’on ait la même qualité, que l’on habite Lille ou Aurillac », estime la spécialiste.

Les travaux européens auxquels elle a participé montrent déjà que les modalités de recrutement changent complètement le profil des participants : les campagnes radio ou les invitations glissées dans les courriers de dépistage du cancer du sein touchent davantage les publics sensibilisés, tandis que les médecins du travail ou les médiateurs de terrain permettent d’aller vers des personnes plus éloignées du soin.