Au-dessus, il y a Vincent Bolloré. Après les médias, après l’audiovisuel, voici venu le temps du livre. Non pas comme simple produit culturel, mais comme levier d’influence politique en faveur d’une droite extrême et identitaire. Le rachat d’Hachette Livre en 2023 signait le début d’une recomposition idéologique.
Sans le moindre égard pour les équilibres internes, ni pour les fidélités construites au fil du temps, Vincent Bolloré écarte un éditeur expérimenté, reconnu et apprécié. L’épisode autour de Boualem Sansal ne pose pas la question de sa légitimité, elle est entière. Il pose celle de son instrumentalisation, d’une ligne qui ne se construit plus, mais qui s’impose. L’édition repose sur un tissu fragile de relations humaines, de confiance, de paris intellectuels. Un éditeur est un passeur, un architecte invisible, parfois un contradicteur. Par ce licenciement, Bolloré déstabilise les liens de confiance et détruit un écosystème.
La fronde d’une centaine d’auteurs tonne comme une déflagration. La fuite d’auteurs, l’émergence de collectifs, les batailles juridiques à venir pour récupérer des droits ne relèvent pas du réflexe corporatiste. Au fond, la question posée dépasse largement le cas Grasset. Elle touche à la porosité croissante entre sphère économique et sphère idéologique, et à la capacité d’un pays à préserver des espaces réellement indépendants et pluralistes.
Olivier Nora et ses auteurs poursuivront leurs trajectoires ailleurs. Les maisons d’édition évoluent, et c’est heureux. Mais encore faut-il que ces transformations restent guidées par une ambition à la fois littéraire et économique, plutôt que par une logique d’influence. Car le risque, sinon, est clair : voir le livre devenir un acteur de plus dans une polarisation qui, déjà, fracture profondément la société.