Dans ce bain de sang, 15.000 soldats de l’Armée rouge perdront la vie, et de nombreux autres seront portés disparus, et tomberont dans l’oubli.

Retrouvez ici tous les épisodes de notre série « Il était une fois »La disparition

En ce mois de décembre 1979, 55 000 soldats soviétiques débarquent en Afghanistan.

Parmi eux, Bakhretdin Khakimov est un officier ouzbek d’une vingtaine d’années, servant au sein de la 101e unité de fusiliers motorisés, stationnée près de Hérat, dans l’ouest du pays, non loin de l’Iran.

Dès les premiers mois du conflit, en 1980- même si certaines sources évoquent plutôt l’année 1985- le jeune homme est grièvement blessé à la tête et porté disparu.

Quand une mère décide de laisser le cercueil de son fils ouvert, pour montrer ce qu’il a subi : « Rien ne pourra justifier ce qui lui est arrivé »

Âgé de 20 ans au moment de sa disparition, le natif de Samarcande est présumé mort. Sa famille perd sa trace à tout jamais…

Du moins, c’est ce que pensent ses proches. Car contre toute attente, un comité de vétérans soviétiques de la guerre d’Afghanistan le localise en 2013, près de 30 ans plus tard. Bakhretdin est bel et bien vivant !

Un soldat soviétique durant l'invasion de l'Afghanistan en 1988.Un soldat soviétique durant l'invasion de l'Afghanistan en 1988.Un soldat soviétique durant l’invasion de l’Afghanistan en 1988. ©A. SolomonovCaptif des moudjahidines ?

Retour dans les années 1980. Laissé pour mort sur le champ de bataille, après avoir subi un grave traumatisme crânien, l’officier de l’Armée rouge tutoie la mort. Avant d’être recueilli et soigné par des Afghans.

A-t-il été fait prisonnier par les moudjahidines ou simplement sauvé par des locaux ? Les récits divergent.

Après un kidnapping et une descente aux enfers, Melissa retrouve sa famille, 50 ans plus tard: »C’est un miracle de Noël »

Certaines sources occidentales affirment qu’il aurait été soigné par un guérisseur, à l’aide d’herbes médicinales. Ce dernier lui aurait transmis son savoir. L’ancien soldat serait alors devenu à son tour guérisseur et aurait sillonné la région pour en soigner les habitants.

Mais tout laisse à penser que l’ancien officier a bel et bien été capturé par les moudjahidines.

Un enfant près d'un ancien char soviétique détruit, à Jalalabad, en Afghanistan.Un enfant près d'un ancien char soviétique détruit, à Jalalabad, en Afghanistan.Un enfant près d’un ancien char soviétique détruit, à Jalalabad, en Afghanistan. ©Copyright (c) 2024 vladivlad/Shutterstock. No use without permission.Des ennemis qui deviennent des amis

Les moudjahidines que Bakhretdin combattait vont alors le soigner.

Lui qui servait autrefois le régime communiste soviétique, s’adapte à la culture, aux mœurs et aux traditions afghanes. Il se convertit à l’Islam, et prend le nom de Sheikh Abdullah.

Ses anciens ennemis deviennent des amis. Ils lui offrent une maison, une femme et un travail.

Au large des côtes américaines, une catastrophe qui a été comparée à Tchernobyl: « Nous ne savions pas qu’il manquait 11 personnes à cause du chaos »

Il devient même le gardien d’un musée de Hérat, bâti à la gloire de la victoire des moudjahidines sur l’Armée rouge.

Pendant des années, celui qu’on nomme désormais Sheikh Abdullah ne tente pas de reprendre contact avec sa famille. À vrai dire, il ne subsiste plus grand-chose de son ancienne vie.

S’il se souvient encore du nom de sa mère ou de ses frères et sœurs, et de son lieu d’incorporation dans l’Armée rouge, c’est en dari, langue persane afghane, qu’il s’exprime désormais. La langue russe commence à être un lointain souvenir.

TOPSHOT - This photograph taken on January 6, 2026 shows a diorama depicting the Afghan resistance to the Soviet invasion of 1979, with figurines plastered for censorship at the Manzar-e-Jahad or the Jihad Museum in Herat. An Afghan who fought against Soviet forces still visits a museum celebrating the resistance, but, in keeping with rules by the Taliban authorities, the displays have undergone notable changes recently. When the museum opened in 2010, the figurines showed the faces of these women and men; now those faces are covered in plaster. The Taliban government, which took power for the second time in 2021, has banned depictions of living things under its strict interpretation of Islamic law. In 2024 the government's morality police ordered the rule�s gradual nationwide enforcement. (Photo by Wakil KOHSAR / AFP) / TO GO WITH 'Afghanistan-Russia-Conflict-History-Museum' REPORTAGETOPSHOT - This photograph taken on January 6, 2026 shows a diorama depicting the Afghan resistance to the Soviet invasion of 1979, with figurines plastered for censorship at the Manzar-e-Jahad or the Jihad Museum in Herat. An Afghan who fought against Soviet forces still visits a museum celebrating the resistance, but, in keeping with rules by the Taliban authorities, the displays have undergone notable changes recently. When the museum opened in 2010, the figurines showed the faces of these women and men; now those faces are covered in plaster. The Taliban government, which took power for the second time in 2021, has banned depictions of living things under its strict interpretation of Islamic law. In 2024 the government's morality police ordered the rule�s gradual nationwide enforcement. (Photo by Wakil KOHSAR / AFP) / TO GO WITH 'Afghanistan-Russia-Conflict-History-Museum' REPORTAGEA l’arrivée au pouvoir des Talibans, les visages des femmes et des hommes représentés dans ce musée de Hérat ont été recouverts de plâtre. ©AFP or licensorsDu treillis au pakol

Mais en 2013, son passé refait surface. Khakimov est retrouvé par le « Comité pour les soldats internationalistes », une association d’anciens combattants qui recherche les soldats disparus. Physiquement, il a bien changé en 30 ans quand les vétérans de guerre soviétiques le retrouvent en 2013.

Jadis, il était une jeune recrue au visage de poupon, arborant la faucille et le marteau sur son uniforme de l’armée soviétique, coiffé d’un bonnet de fourrure. L’homme aux traits tirés est désormais quinquagénaire, porte une longue barbe, des lunettes sombres et un pakol, le bonnet traditionnel afghan.

Sa blessure a laissé des séquelles. Son visage est traversé par un tic nerveux et sa main et son épaule secouées par un tremblement.

Bakhretdin Khakimov lors d'un entretien à l'AFP en 2015.Bakhretdin Khakimov lors d'un entretien à l'AFP en 2015.Bakhretdin Khakimov lors d’un entretien à l’AFP en 2015. ©D.R.Sur le chemin de la rédemption

S’il renoue enfin le contact avec sa famille, qui vit en Russie et en Ouzbékistan, pas question toutefois pour l’ancien officier de quitter l’Afghanistan. Pour Sheikh Abdullah, la Russie est devenue un pays étranger.

« Je suis afghan maintenant. À ma mort, je veux être enterré dans ce musée », explique-t-il en 2015 à l’AFP, au milieu des hélicoptères, chars et autres pièces d’artilleries, fièrement exposées à Hérat par les moudjahidines, comme un trophée dérobé à l’ennemi soviétique d’antan.

S’il s’est fondu dans la culture afghane, jusqu’à devenir lui-même afghan jusqu’au bout des ongles, son choix de demeurer dans le pays d’Asie centrale relève avant tout d’une quête de rédemption.

Pour capturer l’un des plus puissants dictateurs, les Etats-Unis ont eu recours à un… jeu de cartes

« Je reste ici et je sers les moudjahidines pour compenser les dégâts et les atrocités que j’ai commis », assure l’ancien soldat.

Interrogé sur la nature de ces atrocités, il répond lucidement : « Je n’étais pas venu pour assister à une fête de mariage ».

En 2022, Sheikh Abdullah, anciennement connu sous le nom de Bakhretdin Khakimov, s’éteint dans un accident domestique, suite à une intoxication au monoxyde de carbone due à la fuite d’un radiateur.

Il repose aujourd’hui, selon ses dernières volontés, dans une tombe ornée de fleurs, sur les hauteurs du musée dont il était le gardien.

À sa mort, preuve du respect qu’il inspirait en Afghanistan, le porte-parole officiel du gouvernement taliban a présenté ses condoléances à la famille du défunt. Sheikh Abdullah tient sa rédemption.