« C’est venu très sournoisement… », raconte Aurélie. Au début, c’était une difficulté à trouver ses mots, à se souvenir d’un rendez-vous. En février 2020, alors qu’elle a 45 ans, on lui diagnostique un cancer du sein. Les séances de chimio- et radiothérapie commencent en avril, les oublis le mois suivant. Le même été, elle a de plus en plus de mal à lire et à se concentrer. Malgré la levée du premier confinement, la prise en charge de son cancer reste dégradée par le contexte épidémique. « Je n’ai pas eu de soins de support, d’accès à un suivi psychologique », regrette-t-elle. Inquiète, elle parle à ses médecins de ses difficultés cognitives, tente de leur expliquer que le simple fait d’exprimer ses pensées par des mots devient ardu. Sans que cela ne suscite la moindre réaction.

Pendant des mois, ce sera donc son fils de 7 ans qui fera office de soutien. « Il a appris à finir mes phrases », se souvient-elle. À lui rappeler ce qu’elle oubliait. « Dans un magasin de bricolage, un jour que je cherchais un outil, j’ai été incapable de le nommer au vendeur afin qu’il m’oriente vers le bon rayon. » Elle lui a alors dessiné un cadenas, en pleurs.

Le point de bascule arrive peu après. Au volant de sa nouvelle voiture, elle oublie d’actionner le frein à main sur une route en pente. Le véhicule part en arrière. « Tout s’est bien terminé, mais j’ai compris que ce n’était plus possible. » C’est là qu’Aurélie cherche des explications sur internet, et finit par mettre un nom sur sa détresse : le « brouillard mental », ou « brouillard ». Cette désagréable sensation de n’être pas vraiment à ce que l’on fait, d’oublier, l’impression que le réel s’est écarté, juste un peu, juste assez pour que l’on puisse affirmer qu’il est là, mais sans vraiment le saisir. Se sentir fatigué, bête. S’entendre dire que c’est dans la tête. Diffus, impalpable, inquantifiable… Et donc, malheureusement, souvent incompris et ignoré.

A lire aussi :
La périménopause, un véritable big bang cérébral

Sauf pour d’autres personnes ayant traversé ces mêmes impressions d’un esprit comme ouaté, recouvert d’un voile qui en émousse les capacités et gêne son fonctionnement habituel. Des individus atteints comme elle de trous de mémoire, de difficultés à se concentrer, de confusion ou de désorientation… C’est notamment le cas de femmes ayant atteint l’âge de la ménopause, selon un rapport paru en 2025 et coordonné par la députée Stéphanie Rist. L’une d’elles témoigne : « Le brouillard mental, je n’en avais jamais entendu parler, mais c’est le symptôme le plus handicapant, cela empêche de fonctionner pleinement et de soutenir nos enfants et nos parents en même temps. » Une autre confie : « Je craignais que ce soit une démence précoce. » Outre la ménopause et certains cancers, ce phénomène est fréquemment rapporté dans plus d’une douzaine de maladies : le syndrome de fatigue chronique, la fibromyalgie, les troubles du sommeil, la ménopause, l’hypothyroïdie, les allergies, les traumatismes crâniens, le lupus érythémateux disséminé ou encore le burn-out.

Mais depuis la pandémie de Covid-19, l’expression est surtout employée par les malades atteints de Covid long. « Vous savez ce que vous voulez dire, mais vous ne trouvez pas le mot, parce qu’il ne vient pas au premier plan de votre esprit », racontait en 2022 un patient atteint de la maladie dans une étude sur le sujet.

Pour l’instant, aucun diagnostic officiel. Mais que ce soient les patients, les cliniciens ou les chercheurs, tous utilisent désormais le terme de « brouillard cérébral » pour désigner un ensemble disparate de troubles cognitifs qui se manifestent au gré de pathologies aussi diverses les unes que les autres. Problème : les études qui s’y rapportent sont souvent réalisées sur de petits échantillons de patients « autosélectionnés », devant répondre par « oui » ou « non » à la question « souffrez-vous de tel symptôme ? ». Un biais déclaratif qui rend le trouble d’autant plus complexe à caractériser. L’objectif des recherches désormais intensives sur ce sujet est donc de faire émerger des symptômes communs et précis, et, dans la mesure du possible, des mécanismes neuronaux partagés.

​​​​​​Y voir plus clair dans le brouillard

Peu à peu, la définition s’affine. Pour les neuroscientifiques, le terme de « brouillard mental » sert d’étiquette à un vaste faisceau de symptômes se recouvrant partiellement, et touchant trois grandes dimensions de l’activité psychique : la cognition (en particulier l’attention, la mémoire et le langage), la sphère affective et la fatigue mentale. L’intensité des symptômes varie d’un individu à l’autre, mais aussi d’un moment à l’autre. Dans les formes les plus sévères, cet état nébuleux s’accompagne d’accès d’anxiété, de troubles du sommeil et, par ricochet, d’une profonde fatigue physique.

En matière de manifestation clinique, on considère qu’il y a brouillard lorsque les difficultés cognitives sont clairement associées à une fatigue et un état anxiodépressif qui entraînent de fortes répercussions sur les aptitudes professionnelles et sociales de l’individu. D’ailleurs, les personnes souffrant d’un burn-out rapportent très fréquemment un brouillard mental. De fait, les manifestations de ces deux pathologies se recoupent grandement, avec des troubles de l’attention, de la mémoire… Autrement dit, le brouillard mental n’est pas uniquement une fatigue ou un flou passager : c’est un trouble durable qui vous handicape au quotidien et vous donne l’impression de « perdre la tête ». Au niveau cérébral, la vitesse de traitement de l’information (comprendre ce qu’on vous dit, réaliser une tâche professionnelle, réagir à des signaux en conduisant) et la mémoire de travail, qui stocke les informations à court terme (tenir un raisonnement en gardant à l’esprit les informations qu’on vous a données), sont affectées. C’est en partie ce qui différencie un brouillard cérébral d’une démence : dans ce dernier cas, la mémoire épisodique, celle des événements personnellement vécus, est davantage atteinte.

Le cerveau enflammé

Sur un plan biologique, plusieurs modèles mécanistiques se dessinent. Le principal d’entre eux repose sur la neuro-inflammation. D’ordinaire, cette dernière permet de protéger le cerveau des agressions telles que les infections ou les chocs crâniens. Mais cette mécanique peut s’enrayer et devenir dangereuse, en s’attaquant aux cellules nerveuses. Divers travaux ont ainsi déjà établi un lien entre la neuro-inflammation et des états anxiodépressifs ainsi que des déficits cognitifs. Une équipe américano-britannique a ainsi publié en 2025, dans la revue Translational Psychiatry, les résultats de tests menés sur plus de 50 000 personnes. Verdict : « Des associations faibles mais constantes entre des taux élevés de protéine C réactive [CRP, caractéristique de l’inflammation, ndlr] et des niveaux plus élevés d’affects négatifs et plus faibles d’affects positifs. » Un taux élevé de CRP était surtout associé à une augmentation du temps de réponse sensorimotrice, à une baisse de l’attention et des fonctions exécutives, c’est-à-dire tous nos processus cognitifs nous permettant de réguler volontairement nos pensées : nous organiser, planifier des activités… Ce qui fait cruellement défaut dans les cas de brouillard cérébral. Dans une moindre mesure, la mémoire de travail est également affectée.

Le même mécanisme pourrait être à l’œuvre pour les allergies : en 2019, une équipe chinoise a montré, en étudiant des souris rendues allergiques à des produits alimentaires, que cela augmentait la présence de marqueurs inflammatoires dans leur cortex et leur hippocampe. Ce qui était ensuite associé à des déficits moteurs et d’apprentissage. Les maladies auto-immunes, comme la sclérose en plaques, pourraient montrer ces mêmes dégâts immunitaires dans le cerveau.

A lire aussi :
Comment apaiser les émotions du cancer

Le rôle clé d’une molécule de l’inflammation, l’interleukine-6, avait déjà été supposé dans ce lien entre neuro-inflammation et cognition. Cette dernière est une cytokine, c’est-à-dire une protéine qui joue le rôle de messagère du système immunitaire. Libérée dans la circulation sanguine, elle stimule la production de protéines immunitaires. Mais présente en trop grandes quantités dans le cerveau, elle perturbe la production de nouveaux neurones et la plasticité synaptique, ce qui affecte la mémoire. Ainsi, en 2025, une équipe de l’université Stanford a montré, sur des souris, que le virus du Covid-19, mais aussi une immunothérapie souvent associée à un brouillard cérébral, activent les mêmes voies immunitaires qui stimulent la neuro-inflammation. Avec, en bout de chaîne, une fragilisation, voire une dégradation d’un composant essentiel des neurones, la myéline. Or celle-ci est nécessaire pour assurer une bonne vitesse de conduction des informations électriques le long des neurones : sans elle, la vitesse de traitement de l’information diminue, la pensée ralentit… C’est le brouillard…

A lire aussi :
Liaisons dangereuses : les cellules tumorales forment des synapses avec les neurones

En parallèle, les taux de cytokines grimpent dans le liquide céphalorachidien, le fluide qui baigne le cerveau. Résultat : la production de nouveaux neurones dans une région clé appelée « hippocampe » est perturbée. Avec pour corollaire une diminution des capacités de mémoire et d’apprentissage. Mais des interventions ciblées montrent que l’on peut lutter contre le processus. Ainsi, lorsque des souris de laboratoire souffrent d’inflammation cérébrale après une immunothérapie, on améliore leurs performances cognitives en bloquant les récepteurs des cytokines ou en neutralisant les cellules du cerveau impliquées dans les processus inflammatoires (les cellules gliales).

Une barrière fragilisée

L’inflammation du cerveau pourrait s’accompagner, dans certains cas, d’une dégradation de la membrane filtrante qui l’entoure, la barrière hématoencéphalique. Celle-ci a pour fonction originelle d’empêcher l’entrée dans le cerveau et la moelle épinière de différents composants dangereux – agents pathogènes, toxines, cellules immunitaires périphériques… Mais chez certains patients atteints de troubles auto-immuns, comme le lupus et le syndrome de fatigue chronique, des processus inflammatoires se déclarent dans tout l’organisme – tout comme, d’ailleurs, dans le cas des chimiothérapies, et des cancers eux-mêmes. Les cytokines alors produites peuvent endommager cette barrière protectrice. Résultat : des substances toxiques commencent à pénétrer dans le cerveau. Des molécules issues du système immunitaire périphérique vont y attaquer les cellules cérébrales et y amplifier la neuro-inflammation…

brouillard mental barrière hematoencéphalique

© Cerveau & Psycho ; © LDarin/Shutterstock ; © Youth Art/Shutterstock ; © Arko24/Shutterstock

Conséquence : après une chimiothérapie, des chercheurs constatent une diminution de la quantité de matière grise – et donc de la quantité de neurones – dans plusieurs zones telles que le cervelet, le thalamus et surtout les cortex temporal et frontal, essentiels aux fonctions exécutives.

A lire aussi :
Chemobrain : quand la chimiothérapie plonge le cerveau dans le brouillard

Tempête hormonale et métabolique

Reste à comprendre les autres cas de brouillard cérébral non liés au statut inflammatoire, comme ceux de la ménopause. Des déséquilibres hormonaux seraient alors en jeu. À la ménopause, les cycles menstruels deviennent irréguliers et le taux d’hormones sexuelles comme les œstrogènes diminuent. Or ces hormones régulent l’activité de nombreuses régions du cerveau en se liant à des récepteurs hormonaux spécifiques. Ceux-ci sont présents en abondance dans des régions comme l’hippocampe, mais aussi l’amygdale, cruciale pour la mémoire émotionnelle, ou encore dans l’hypothalamus qui régule l’appétit ou le sommeil. Délaissé par ces hormones régulatrices, le cerveau est déstabilisé. La diminution du taux d’œstrogène pourrait même être responsable de la diminution de la taille de certaines régions du cerveau, une cause potentielle de fatigue cognitive.

A lire aussi :
Quand le Covid fait chuter la testostérone

Autre cas de figure endocrinien : chez les patients souffrant du syndrome hypothyroïdien, le manque d’hormones produites par la thyroïde réduirait le volume de certaines parties du cerveau, principalement l’hippocampe. Tandis que chez les patients concernés par des traumatismes crâniens, les symptômes du brouillard cérébral sont liés à de faibles taux d’hormones de croissance, révèle une étude de l’université du Texas. Ainsi, malgré des mécanismes de mieux en mieux décrits, de nombreuses questions demeurent ouvertes.

Vers plus de clarté conceptuelle

Un des enjeux des recherches futures consistera à s’appuyer sur une définition plus rigoureuse et plus nuancée. Il semble de plus en plus clair que le mot « brouillard » englobe probablement plusieurs phénomènes distincts. L’objectif sera ainsi désormais d’établir une stratégie de mesure standardisée et exhaustive, s’appuyant sur des échelles capables de dissocier les différents volets que le terme « brouillard » implique, et permettant de distinguer des phénomènes contrastés. Dans certains cas, la mémoire est-elle davantage affectée ? Dans d’autres, l’attention ? La verbalisation ? Aurélie, souffrant de brouillard lié au traitement d’un cancer du sein, a rencontré une personne atteinte d’un Covid long… et considère leurs symptômes différents. « Elle avait plus de mal à trouver ses mots, mais se concentrait mieux que moi. Notre gestion quotidienne n’était pas touchée de la même manière », assure-t-elle.

Grâce à ces recherches, il est plausible que les cliniciens et les scientifiques se tournent, à terme, vers des désignations plus spécifiques, ce qui aboutirait à l’idée qu’il n’existe pas un, mais des brouillards mentaux. Certains sont plus marqués, d’autres plus durables ; les uns davantage liés à un état émotionnel altéré, les autres à des déficits des fonctions exécutives… Ainsi, les symptômes neuropsychiatriques observés dans un trouble donné gagneraient à être nommés de façon descriptive : par exemple, « symptômes neuropsychiatriques post-Covid-19 » plutôt que « brouillard cérébral post-Covid ».

En revanche, l’expression « brouillard cérébral » pourrait conserver une utilité particulière dans le champ des questionnaires de qualité de vie rapportée par les patients, où elle fait directement écho à leur vécu. En filigrane, c’est une interrogation très concrète qui habite les personnes concernées : à quel moment faut-il prendre au sérieux ce que notre cerveau nous signale, et quand peut-on raisonnablement reléguer ces impressions au second plan ? Que faire lorsque ce brouillard s’installe, qu’il persiste et qu’il n’est plus possible de l’ignorer ? En distinguant les différents cas, en comprenant comment le cerveau est affecté dans des situations aussi variées qu’un traitement oncologique, un épuisement hormonal ou une allergie, on rend possible une prise en charge centrée sur les difficultés des patients. Et, comme le disait le médecin canadien William Osler, « le bon médecin traite la maladie quand le grand médecin traite le patient qui a la maladie ».