Les chiffres ressemblent à ceux d’une épidémie. Depuis 30 ans, les statistiques montrent que nos cercles amicaux se rétrécissent comme peau de chagrin, et l’amitié masculine n’y échappe pas. Aux États-Unis, le Survey Center on American Life constatait dès 2021 une chute vertigineuse : la part d’adultes déclarant ne pas avoir un seul ami proche est passée de 3% en 1990 à 12%. Dans le même temps, ceux qui disaient en avoir dix ou plus ont fondu de 33% à 13%. En Suisse, une étude de l’Institut Gottlieb Duttweiler révèle qu’une personne interrogée sur dix (16–80 ans) affirme ne “pas avoir de copains”. Les patients zéro de cette “friendship recession” mondialisée ? Les hommes. Dès que l’on zoome sur les données genrées, le portrait se durcit : les études américaines et européennes convergent vers l’idée que l’amitié masculine proche se raréfie plus vite et plus tôt. Au-delà des chiffres, le phénomène résonne dans les conversations d’hommes hétéros souvent incapables de dire quand, et comment, leurs amitiés se sont effilochées.
Fin de bromance
Il faut tendre l’oreille pour parvenir à décrypter ce qui se joue dans l’intimité de ces adultes : “Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, raconte Steve, 38 ans, père de trois enfants. J’ai toujours eu des amis d’enfance, des très proches. Aujourd’hui, on est chacun dans nos vies, on se capte à peine. Je me sens un peu seul… J’ai ma femme, quoi.” Il y a seulement une dizaine d’années, on croyait pourtant vivre un âge d’or de l’amitié masculine. Les bromances fleurissaient partout, et particulièrement dans les multiplexes : I Love You, Man, Superbad, les Very Bad Trip, Scrubs, How I Met Your Mother… Aujourd’hui, la notion a quasiment disparu du paysage culturel et, surtout, n’a laissé aucune trace durable dans la vie, la vraie. Une illusion collective résumée par le journaliste et essayiste Vincent Cocquebert, qui publiait récemment deux ouvrages pouvant faire écho au phénomène : La Civilisation du cocon et La Guerre de sexcession, aux éditions Arkhé. “Dans les années 1950, l’amitié entre hommes existait dans ce que j’appellerais un régime presque institutionnel (bandes, clubs, associations, collectifs pros) qui donnait un sens au collectif par l’action. La bromance est intervenue dans un contexte d’effondrement du collectif masculin au profit d’une masculinité individualisée en se positionnant comme utopie compensatrice. Le hic, c’était qu’elle était sortie de ses carcans tradi mais toujours un peu teintée d’ironie. D’où son caractère largement fictif.” Le sociologue américain Michael Kimmel, considéré comme l’un des pères fondateurs des men’s studies, enfonce le clou : le diagnostic est donc posé.
Pourtant, historiquement, les hommes se sont toujours comportés en bons copains, comme le rappelle l’historienne des sensibilités Anne Vincent-Buffault : “Le grand mythe de l’amitié masculine, c’est Achille et Patrocle dans l’Iliade, David et Jonathan dans la Bible. Dans les correspondances antiques ou romaines, il y a beaucoup de déclarations sentimentales, et au Moyen-Âge les hommes s’embrassent sur la bouche, dorment dans le même lit, versent des larmes. La rupture se joue autour du XVIIIe, XIXe siècle, avec des rôles sexuels très définis et cette espèce de spectre de l’homosexualité qui fait qu’il y a une phobie du contact, sauf dans des espaces codifiés comme les matchs de football.” Cet accès difficile à l’intime dans les relations interpersonnelles opère donc, non par défaut d’émotion, mais par héritage d’un processus historique qui aura transformé les effusions d’antan en sociabilité de surface. Ce que confirment les travaux de Michael Kimmel : “Les signes de vulnérabilité émotionnelle, de faiblesse, sont perçus comme la preuve d’une masculinité ‘endommagée’. L’idée même ‘d’autonomie’ est aussi une recette pour la solitude. Tant que les hommes croiront que ne dépendre de personne est un signe de masculinité, ils souffriront dans l’isolement. Comme l’a dit le grand poète William Butler Yeats, ils ‘se drapent dans une pose virile, malgré leur cœur timide’.”
Les chiffres confirment cette dérive émotionnelle : selon l’étude “State of American Men” (Equimundo, 2023), 65% des hommes de 18–23 ans estiment que personne ne les connaît vraiment. Et 15% déclarent n’avoir aucun ami proche. Dans cette crise de l’intimité masculine, Niobe Way, psychologue du développement à l’Université de New York, spécialiste des adolescents depuis plus de trente ans, a mené des années d’entretiens auprès de garçons de 11 à 18 ans, rassemblés ensuite dans son ouvrage Deep Secrets: Boys’ Friendships and the Crisis of Connection (Harvard University Press). Elle y démonte un cliché tenace selon lequel les garçons seraient hermétiques aux émotions, montrant au contraire que jusque 11-13 ans, ces derniers décrivent des amitiés “intimes”, “amoureuses”, “essentielles”, avec un vocabulaire affectif aussi riche que celui des filles. C’est seulement à l’adolescence, sous la pression des normes viriles, que ces liens se contractent et basculent vers un modèle d’amitié “côte-à-côte”, centré sur l’activité et la performance plutôt que sur la parole. Un âge où le lien se déplace vers le terrain de foot, la console, le skatepark, tout ce qui permet de rester à côté, sans avoir à se retourner l’un vers l’autre.