« On a offert à certains patients des fins de vie aux côtés de leurs proches via WhatsApp »: les écrans au service de la santé des seniors?

D’un autre côté, ce qu’omet la Belgique – comme la plupart de ses voisins européens -, note Yann Lasnier, c’est que le vieillissement de la population va de pair avec le phénomène d’isolement social. Et sur ce point, « nos sociétés ont encore un énorme chantier devant elles pour éviter des milliards d’euros de dépenses supplémentaires », estime-t-il.

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Plus vous avancez en âge, plus on en vient presque à vous considérer comme un « sous‑citoyen ». On confond, par exemple, bien trop souvent vieillissement avec perte d’autonomie.

Votre association veut lutter contre l’isolement social des seniors. C’est un phénomène qui touche près de la moitié des aînés belges, selon la Fondation Roi Baudouin. Et cette tendance tend à s’aggraver avec l’âge. Quelle en est la raison ?

Parmi les multiples discriminations qui existent, les discriminations liées à l’âge sont encore celles qui, malheureusement, sont socialement acceptables. Ce qui est très paradoxal au vu du vieillissement généralisé des populations. Cela se concrétise par une invisibilisation des aînés : plus vous avancez en âge, plus on en vient presque à vous considérer comme un « sous‑citoyen ». On confond, par exemple, trop souvent vieillissement avec perte d’autonomie. Ces clichés nourrissent un âgisme insidieux dans nos sociétés, qui accentue l’isolement social des aînés.

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Comment parvenir à améliorer cette situation ?

D’abord, il faut sensibiliser. Car l’isolement social des seniors a tendance à passer sous les radars des pouvoirs publics. Pour preuve, aucune étude existante ne permet d’estimer le coût engendré par ce phénomène en France ou en Belgique. Une étude américaine – Our Epidemic of Loneliness and Isolation – publiée en 2023, néanmoins, démontre qu’il représente à lui seul environ 6,7 milliards de dollars de dépenses supplémentaires pour Medicare (l’assurance santé américaine) chaque année. Cela pourrait donc représenter un surcoût conséquent pour nos États.

Ensuite, concrètement, lutter contre l’isolement social passe par une réactivation des cercles de sociabilité : les amis, la famille, les voisins et les activités associatives, sportives, socio‑culturelles. C’est là que les décideurs publics doivent se positionner. Car agir sur ces différents cercles nécessite des mesures locales qui peuvent mettre en place des dispositifs qui soient adaptés à la typologie d’un territoire et de sa population.

Cependant, il ne sert à rien de faire des lois sur l’isolement social. La meilleure stratégie à adopter est d’oser des solutions locales. Comme, par exemple, ces supermarchés qui ont testé les « blabla caisses ». C’est‑à‑dire où le caissier dispose d’une vocation spécifique à parler aux gens. C’est très précieux pour des personnes dont la sortie au supermarché est peut-être la seule interaction sociale du jour.

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Développer le lien social, c’est éviter des problématiques de perte d’autonomie extrêmement lourdes pour la société. Car l’isolement social est un facteur aggravant de problèmes neuropsychiques.

N’oublions pas que tout ceci constitue un réel enjeu de santé publique : développer le lien social, c’est éviter des problématiques de perte d’autonomie extrêmement lourdes pour la société. Car l’isolement social est un facteur aggravant de problèmes neuropsychiques. Mais si on vient suffisamment tôt dans le processus de l’isolement social, on peut rapidement créer une bonne dynamique.

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Pensez-vous que le numérique peut également contribuer à réduire ce phénomène ?

Je pense qu’on a accéléré de manière parfois un peu trop rapide la digitalisation des services publics. Pour tout un tas de personnes restées à l’écart de la compétence numérique, un fossé s’est creusé. Je constate que certaines personnes en viennent même à renoncer à leurs droits citoyens parce que c’est trop compliqué. Paradoxalement, les réseaux sociaux permettent de maintenir un lien social entre les générations, quelles que soient les distances géographiques qui les séparent. Les personnes qui ont pris le train en marche vers ces outils ont un énorme avantage.

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Mais les interactions réelles – se serrer la main, s’embrasser, avoir une main sur une épaule – sont des choses que les réseaux sociaux ne remplaceront pas. Et le toucher, dans la relation, a aussi une très grande importance. Je dirais donc que le numérique est à la fois un antidote et un vecteur d’isolement social.