Un soir, en déchargeant une palette, il sent quelque chose céder au niveau de son épaule et du genou. Il explique ce qui s’est passé. La direction refuse de reconnaître l’accident du travail. Plus tard, il se fait enlever le ménisque. Toujours pas reconnu. « On a eu beaucoup d’accidents refusés alors qu’ils s’étaient passés au travail, avec attestation médicale. Eux se réservent à dire : pas accident au travail. »

Pour contester, il faudrait un spécialiste, du temps, de l’argent. « C’est un cercle vicieux. J’ai laissé tomber. » Aujourd’hui, ce Bruxellois âgé de 46 ans continue de travailler. Avec son genou faible et fragile. Et avec les années, la fatigue s’installe, et le rythme désynchronise tout. « Même quand je ne travaille pas, je suis fatigué la journée. Le corps ne suit plus. » Pour tenir, certains compensent comme ils peuvent. « Je vois des collègues enchaîner cafés et boissons énergisantes pour rentrer chez eux. Certains font des dizaines de kilomètres après leur nuit, ils se mettent en danger. »

« Plus de la moitié des malades de longue durée sont aptes à travailler »: les conclusions d’un rapport de l’Inami resté secret pendant plusieurs années« C’est encore trop la jungle en Belgique »

Un autre travailleur de nuit, que nous appellerons Sofiane, évoque lui aussi un système qui use les travailleurs au fil du temps. « Au début, tu acceptes. Tu veux ton contrat, tu veux t’en sortir. Alors tu cours partout, tu ne dis rien. Mais après quelques années, tu t’épuises », assure-t-il. Selon lui, le turnover est révélateur. « Les nouveaux arrivent, ils sont motivés, ils tiennent un temps. Puis ils partent. Et la direction préfère ça : des travailleurs frais, qui vont vite. »

Derrière cette organisation, il pointe surtout des inégalités. « On travaille pour Colruyt ou pour d’autres grands groupes, mais on n’a pas les mêmes avantages, pas les mêmes primes, pas la même reconnaissance. Le travail de nuit devrait être mieux payé, mieux encadré. »

Travail de nuit : une réforme qui inquiète les syndicats

Avec d’autres collègues, Sofiane a déjà tenté de faire bouger les lignes. « On a dû faire grève pour obtenir des chèques-repas décents. Sans ça, rien ne change. On avait trois euros pendant longtemps. Il a fallu faire grève pour obtenir la même chose que les autres. Les primes de la chaîne du froid ? Inexistantes. Il y a trop de différences. » Aujourd’hui, comme beaucoup, David et Sofiane cherchent à partir, à trouver un emploi plus stable, sans pour autant cracher sur leurs conditions.

« Le travail de nuit peut être avantageux, notamment pour conduire les enfants, être en décalé pour certaines activités mais c’est un secteur qui n’est pas assez reconnu. C’est encore trop la jungle en Belgique. On demande juste du respect et des conditions correctes. Actuellement, ce n’est pas tenable », expliquent-ils. Si le travail de nuit est une réalité à part dans notre économie, en décalage avec les rythmes naturels, il reste pourtant indispensable dans de nombreux secteurs, malgré un manque de reconnaissance et d’encadrement.