Chercheur au Cirad, l’entomologiste Jérémy Bouyer est l’un des spécialistes mondiaux de la lutte contre le moustique tigre. Entre technique de l’insecte stérile renforcée déjà en phase d’expérimentation et piste plus audacieuse d’un virus ciblé, il explore des solutions innovantes pour réduire, voire un jour éradiquer cet envahisseur qui s’est imposé dans le quotidien des habitants.

Il est devenu l’ennemi numéro un des soirées d’été. Discret, résistant, parfaitement adapté à nos villes, le moustique tigre s’est imposé en quelques années dans le quotidien des habitants de Montpellier, de l’Occitanie et du pays qu’il a presque totalement colonisé depuis son arrivée au début des années 2000. Mais face à cet envahisseur, la riposte s’organise.

La science cherche à neuraliser le moustique tigre. Jusqu’à son éradication ?

La science cherche à neuraliser le moustique tigre. Jusqu’à son éradication ?
Midi Libre – JEAN MICHEL MART

Au cœur de cette bataille, Jérémy Bouyer, directeur de recherche au Cirad, basé à La Réunion, mais originaire de Montpellier où il revient régulièrement pour évoquer les avancées d’une expérimentation par une technique qui intrigue autant qu’elle suscite de l’espoir : la technique de l’insecte stérile (TIS). Une façon d’utiliser les moustiques… contre les moustiques.

Une technologie de rupture

Pour y faire face, les équipes du Cirad développent une approche radicalement différente des méthodes classiques. Exit les pulvérisations massives d’insecticides. Le principe de la technique de l’insecte stérile consiste à produire en masse des moustiques mâles, les stériliser, puis les relâcher dans la nature. Lorsqu’ils s’accouplent avec des femelles sauvages, les œufs n’éclosent pas. « On agit directement sur la reproduction », résume Jérémy Bouyer.

Cette méthode, déjà testée dans plusieurs dizaines de pays, présente un avantage majeur : elle est ciblée. Contrairement aux insecticides, elle n’impacte pas les autres espèces.

Autre innovation : une version « renforcée » de la technique. Cette fois, les moustiques mâles stériles transportent en plus une infime quantité de larvicide, qu’ils disséminent eux-mêmes dans les gîtes larvaires difficiles d’accès. « Cela permet d’amplifier l’efficacité sans multiplier les traitements », explique le chercheur. Selon le chercheur, les essais menés ces dernières années, notamment à La Réunion, montrent des résultats spectaculaires : jusqu’à 90 % de réduction des populations de moustiques en quelques mois sur des zones test.

Le casse-tête du financement

Si les expérimentations les plus avancées ont lieu outre-mer, Montpellier joue un rôle central. Le Cirad y coordonne les recherches, en lien avec d’autres institutions scientifiques, comme l’IRD. La métropole pourrait ainsi devenir un terrain d’expérimentation à plus grande échelle dans les années à venir, comme c’est déjà le cas au nord de Montpellier.

« On est à un moment charnière. La technique est prête à être déployée, mais il faut encore organiser son financement et son acceptabilité », souligne Jérémy Bouyer. Car derrière la promesse scientifique, une question demeure : qui paiera ?

Aujourd’hui, la lutte contre le moustique tigre est partagée entre plusieurs acteurs. Les collectivités gèrent la nuisance, l’État intervient en cas de risque sanitaire. Résultat : une responsabilité fragmentée. « Chacun se renvoie la balle », constate le chercheur qui voit un autre frein : « Ce n’est pas la science, c’est le coût. Produire des moustiques, les stériliser, les relâcher et suivre l’efficacité, tout cela a un prix. On peut être autour de 1 000 euros par hectare et par an, parfois plus selon les techniques ». Pour lui, l’enjeu, c’est de réussir à faire baisser ces coûts pour que les collectivités puissent se l’approprier. « Sinon, on restera sur des expérimentations sans passage à grande échelle. »

Peut-on espérer l’éradication ?

Mais à plus long terme, les chercheurs envisagent des solutions encore plus ambitieuses. Parmi elles, l’utilisation d’un virus spécifique des moustiques, capable de se diffuser dans l’environnement sans danger pour les autres espèces. « En combinant plusieurs approches on peut l’éradiquer », tranche Jérémy Bouyer. Un objectif qui reste incertain, mais qui témoigne d’un changement de paradigme : ne plus seulement contenir, mais reprendre le contrôle.

En attendant, la lutte reste aussi entre les mains des habitants. Éliminer les eaux stagnantes, surveiller son environnement, adopter les bons gestes : des actions simples mais essentielles. À Montpellier comme ailleurs, la bataille contre le moustique tigre se joue à tous les niveaux : scientifique, politique… et citoyen.

Un virus contre le moustique tigre

Et si la solution passait par… un virus ? C’est l’une des pistes explorées par Jérémy Bouyer et ses équipes au Cirad. Le principe : utiliser un virus spécifique des moustiques, incapable d’infecter l’homme ou les autres espèces, pour contaminer les gîtes larvaires et bloquer durablement les populations.

Concrètement, les moustiques mâles, déjà utilisés dans la technique de l’insecte stérile, serviraient de vecteurs. En se déplaçant et en se reproduisant, ils dissémineraient ce virus dans l’environnement, touchant ainsi un grand nombre de larves, y compris dans des zones difficiles d’accès.

Sur le plan scientifique, l’approche est jugée prometteuse. « Les virus utilisés en lutte biologique sont souvent très spécifiques », rappelle le chercheur. Autrement dit, ils ciblent uniquement l’espèce visée, sans effet sur les humains ni sur la biodiversité.

Mais un obstacle majeur demeure : l’acceptabilité. Depuis la pandémie de Covid-19, l’idée d’introduire volontairement un virus dans l’environnement suscite méfiance et inquiétudes. « Il y a un vrai travail pédagogique à faire », reconnaît Jérémy Bouyer.

Car au-delà de la performance scientifique, le succès d’une telle méthode dépendra de la confiance du public. Transparence, études d’impact, encadrement réglementaire : autant de conditions indispensables avant toute mise en œuvre.

Une révolution potentielle… qui ne pourra se faire sans l’adhésion des citoyens.