Le Kunsthaus de Zurich expose de nouveau la collection Bührle. Pour la troisième fois depuis 2021, le musée cherche la bonne façon de présenter cet ensemble à la fois prestigieux et controversé. Malgré les recherches menées, certaines œuvres restent entourées de zones d’ombre et pourraient avoir été spoliées pendant la période nazie.

Emil Bührle n’était pas un collectionneur ordinaire. Industriel et marchand d’armes, il fait fortune à Zurich durant la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce à ses relations commerciales avec l’Allemagne nazie. A l’époque, il devient l’un des hommes les plus riches de Suisse.

Entre 1936 et 1956, il constitue une collection exceptionnelle de plus de 600 œuvres. Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Vincent van Gogh ou Pablo Picasso: l’ensemble rivalise avec les plus grandes collections privées européennes.

"La petite fille au ruban bleu" de Pierre-Auguste Renoir fait partie de la Collection Bührle. [RTS - VALENTIN JORDIL] « La petite fille au ruban bleu » de Pierre-Auguste Renoir fait partie de la Collection Bührle. [RTS – VALENTIN JORDIL] Des œuvres à « touche-touche »

Aujourd’hui, les 205 œuvres qui composent la collection sont exposées. Mais le choix scénographique surprend: les œuvres sont accrochées « touche-touche », sans cartel détaillé, dans une disposition qui évoque les salons d’autrefois. Une manière assumée de séparer le regard esthétique de l’analyse historique.

« Il faut vraiment, si l’on prend cette histoire au sérieux, s’engager aussi en tant que visiteur, se concentrer sur les faits historiques. C’est pour cela que nous avons fait deux parties: une partie où l’on peut seulement regarder, et une autre où il faut étudier », explique la directrice du Kunsthaus Ann Demeester à la RTS.

Dans la nouvelle présentation de la collection Bührle au Kunsthaus de Zurich, des bandes de scotch vert marquent les emplacements de tableaux prêtés à d'autres musées… ou retirés de la collection. [RTS - VALENTIN JORDIL] Dans la nouvelle présentation de la collection Bührle au Kunsthaus de Zurich, des bandes de scotch vert marquent les emplacements de tableaux prêtés à d’autres musées… ou retirés de la collection. [RTS – VALENTIN JORDIL]

Pourtant, certaines absences sautent aux yeux. Des bandes de scotch vert marquent les emplacements de tableaux prêtés à d’autres musées… ou retirés de la collection. Cinq œuvres à la provenance incertaine ont ainsi été décrochées depuis 2024. Deux accords ont également été conclus discrètement avec des ayants droit pour des œuvres d’Edouard Manet et de Paul Gauguin, aujourd’hui de nouveau exposées. Une douzaine d’autres œuvres pourrait encore faire l’objet de restitutions, selon les spécialistes.

Il s’agit de la troisième présentation différente de la collection au Kunsthaus de Zurich: d’abord isolée, puis intégrée au parcours des œuvres, le contexte historique de la collection est aujourd’hui à nouveau séparée. Une quatrième présentation est déjà annoncée pour 2028.

Des recherches historiques « insuffisantes »

Le cœur du problème reste la provenance des œuvres. Si la Fondation Bührle a déjà mené des recherches en la matière, celles-ci ont été jugées « insuffisantes ».

En 2024, la Ville de Zurich mandate l’historien et directeur du Musée de l’histoire allemande à Berlin Raphael Gross. Ses conclusions sont sévères: plus de 60% des œuvres ont appartenu à des collectionneurs juifs avant 1945, et près de 90 tableaux auraient été classés à tort, par la Fondation, comme non problématiques, alors que des doutes persistent sur leur acquisition par Emil Bührle.

Entre 1936 et 1956, Emil Bührle constitue une collection exceptionnelle de plus de 600 œuvres. [RTS - VALENTIN JORDIL] Entre 1936 et 1956, Emil Bührle constitue une collection exceptionnelle de plus de 600 œuvres. [RTS – VALENTIN JORDIL]

Début avril, le Kunsthaus a donc lancé un nouveau programme de recherche sur cinq ans, doté de 4 millions de francs. Mais cette initiative ne convainc pas totalement, notamment parce qu’elle est pilotée par le musée lui-même, financièrement lié à la Fondation Bührle.

« C’est le passé qui ne passe pas »

« C’est le passé qui ne passe pas », explique Matthieu Leimgruber, professeur d’histoire moderne à l’Université de Zurich. « Le cas Bührle est un trauma et une controverse depuis les années 1940. […] C’est une polémique récurrente à Zurich, qui s’est déplacée de l’entreprise d’armement vers la collection elle-même. »

Pendant longtemps, il y a eu un déni des responsabilités de la Suisse dans les catastrophes du XXe siècle

Matthieu Leimgruber, professeur d’histoire moderne à l’Université de Zurich

Il estime que la collection cristallise des décennies de débats sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale: « Pendant longtemps, il y a eu un déni des responsabilités de la Suisse dans les catastrophes du XXe siècle. »

Contrairement à d’autres cas, comme la collection Gurlitt au Kunstmuseum de Berne, la collection Bührle est profondément liée à l’histoire suisse. Elle incarne une zone grise: celle d’un pays neutre, mais économiquement impliqué dans le conflit.

>> En lire plus : Le podcast RTS « L’affaire Gurlitt » retrace l’histoire d’un héritage artistique empoisonné

Possible départ de Zurich

Face aux controverses répétées, la Fondation Bührle pourrait perdre patience. Elle a récemment modifié ses statuts, supprimant toute mention de Zurich. En théorie, elle pourrait donc retirer la collection de la ville.

La Ville de Zurich a réagi en saisissant la justice contre cette modification. La fondation rappelle, de son côté, que Zurich n’a aucun droit sur la collection. L’enjeu est aussi culturel et économique: la Ville a investi près de 90 millions de francs dans l’extension du musée inaugurée en 2021 pour accueillir cet ensemble, avec un accord de prêt avec la Fondation courant jusqu’en 2034.

>> Voir les explications et l’interview de Matthieu Leimgruber dans Forum : A Zurich, la collection Bührle suscite toujours la polémique en raison de son passé controversé (vidéo) A Zurich, la collection Bührle suscite toujours la polémique en raison de son passé controversé (vidéo) / Forum / 9 min. / mercredi à 18:00

Camille Lanci et Valentin Jordil