Farouche et authentique autant qu’exigeante, l’actrice multiplie les rôles intenses. La voici dans C’est quoi l’amour ?, une comédie sentimentale décalée.

Adeptes de la séduction, des compliments même intéressés, des minauderies : vous n’êtes pas au bon endroit, ce n’est pas Mélanie Thierry qui vous les offrira. En revanche, vous pourrez entendre – d’un ton gentil quand même, soutenu par des arguments pertinents – que votre question n’a aucun intérêt. Le moins que l’on puisse dire est que l’actrice de 44 ans ne cherche pas à se mettre les journalistes dans la poche. Ni personne d’autre, d’ailleurs. « J’ai essayé d’apprendre à le faire, car on me l’a conseillé, mais j’en suis incapable. Je ne comprends même pas comment il faut s’y prendre. » Est-ce en raison de ce caractère entier, joliment sauvage, que le cinéma français a mis un peu de temps à réaliser l’immense talent d’interprétation caché derrière la fine silhouette d’1,58 mètre et le minois blond – longtemps comparés à ceux d’une «poupée» ? Cette reconnaissance, bien méritée, est en tout cas enfin là. Et l’on n’exagère rien en écrivant qu’aujourd’hui, après de nombreux signes avant-coureurs comme le succès au théâtre du Vieux Juif blonde, d’Amanda Sthers, en 2006, ou le César du meilleur espoir féminin, en 2010, pour Le Dernier pour la route, de Philippe Godeau, Mélanie Thierry enchaîne les plus beaux premiers rôles – de l’incarnation de Marguerite Duras dans La Douleur, d’Emmanuel Finkiel, à celle (jouée en ukrainien) d’une prostituée protégeant un enfant juif dans La Chambre de Mariana, du même réalisateur, en passant par la naufragée de Soudain seuls, de Thomas Bidegain, ou l’intense Hélène du Connemara, d’Alex Lutz.

Au 79e Festival de Cannes (prévu du 12 au 23 mai), l’actrice, ambassadrice Tasaki, foulera une nouvelle fois le tapis rouge pour présenter en compétition officielle La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Tacquet, où elle interprète la maîtresse de Léa Drucker. Elle a tourné également dans deux autres films à venir, Journal d’une femme de chambre, du cinéaste roumain prodige Radu Jude, dans lequel elle n’a pas non plus le rôle principal, mais campe la bourgeoise maîtresse de maison ; et enfin Le Faux Soir, de Michaël R. Roskam, où elle incarne la chef d’un réseau de la résistance belge. Cette histoire de premier ou second rôle, d’ailleurs, Mélanie Thierry semble s’en soucier comme de sa première chemise : «Davantage que la taille de la participation, ce qui compte, c’est : est-ce que l’histoire est bien écrite, est-ce qu’elle nous plaît, est-ce que la façon dont elle va être menée par le metteur en scène nous donne envie ? D’autant que, ajoute-t-elle, de très beaux premiers rôles, ce n’est pas si fréquent. Et c’est bien, car quand une interprétation prend beaucoup de place dans notre vie, c’est agréable d’alterner avec une autre plus modeste.»

Robe Rabanne. Collier Tasaki.
Thiemo Sander


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Ainsi, la comédienne qui, déjà en 2017 et 2018, était nommée pour le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto, et Au revoir là-haut, d’Albert Dupontel, fait aujourd’hui rayonner l’émotivité touchante du personnage secondaire de Chloé dans l’excellente comédie de Fabien Gorgeart, C’est quoi l’amour ? (sortie le 6 mai). Une Chloé a priori pourtant mille fois plus discrète que ses acolytes tapageurs incarnés par Laure Calamy et Vincent Macaigne. «Mélanie a ce don d’être populaire et sophistiquée en même temps, dit Fabien Gorgeart. Avant de la connaître, je n’avais pas vu la femme qu’elle était, je n’avais que cette fausse image de baby doll. Quand je l’ai rencontrée, j’ai découvert la vraie Mélanie : douce et autoritaire, passionnée et passionnante, et ça ne m’a pas pris longtemps, car elle n’a aucun filtre. Elle dit tout ce qu’elle pense. Ce naturel fait aussi la force de son jeu.»

Robe peignoir The Attico. Créoles Tasaki. Mise en beauté Dior avec Dior Forever Skin Wear 2N, Dior Forever SkinBronze 02 Soft Fair et Rouge Dior 200 Nude Touch fini velvet.
Thiemo Sander

Sa première collaboration avec Fabien Gorgeart, à nouveau en train d’écrire un rôle important pour elle – car, dit-il : «Mélanie, on ne peut pas s’en lasser» –, remonte à La Vraie Famille, sorti en 2022. Un tournage où elle admet pourtant avoir été terrible avec le réalisateur. Lui confirme en riant : «Ça n’était pas évident au niveau relationnel. Elle n’était pas toujours d’accord avec mes directions. Donc, elle me répondait, furax : “Ah ouais, tu veux que je te le fasse comme ça, OK !”, à la façon d’une élève qui va vous rendre une copie bâclée valant zéro. Évidemment, ça valait 20/20, elle le faisait exactement comme je lui avais demandé, et c’était magique.» Dans La Vraie Famille, elle a le rôle central, Anna, mère de deux garçons et mère d’accueil de «leur petit frère» de 6 ans, Simon, placé chez elle par l’Aide sociale à l’enfance depuis qu’il est bébé. La réapparition du père biologique de Simon et la décision des services sociaux de lui rendre la garde du petit garçon tissent une trame que Mélanie Thierry interprète avec une gamme infinie de nuances qui évite le mélo et confère au film sa justesse.

Là où d’autres auraient versé dans l’effusion, seule la carnation de son visage qui change, un éclat disparaissant dans son regard, transmet l’émotion de façon mille fois plus forte. À la même époque, elle est une des actrices principales de la saison 1 d’En thérapie, d’Éric Toledano et Olivier Nakache, série la plus regardée de l’histoire du site d’Arte. Là encore, en chirurgienne amoureuse de son psy, elle saisit les spectateurs par l’intelligence de son jeu. «Elle me fait l’effet de quelqu’un qui est son propre instrument de musique, dit Fabien Gorgeart. Qu’elle maîtrise et dont elle sait qu’il faut aussi parfois qu’il lui échappe.»

«C’est un stradivarius»

Veste boléro brodée, chemise et jean Celine. Créoles Tasaki. Coiffure Kérastase avec sur une base Gamme Blond Absolu, réalisée avec l’Anti Frizz Glaze Milk, le Frizz Glaze Cream, l’Huile Elixir Ultime, la Mousse Densifique et la Laque Couture.
Thiemo Sander

Mélanie Thierry, «c’est un stradivarius », renchérit l’acteur et réalisateur Alex Lutz, qui l’a fait tourner dans Connemara (2025), et file sans le savoir la même métaphore. D’aucuns la diraient froide, parce que la détente, le bon mot, c’est devenu une forme de communication imposée de nos jours et elle n’est pas comme ça. Mais c’est une juste distance, qui lui permet d’être crédible dans tous les rôles. Ses éclats de rire, sa chaleur, elle les offre seulement dans un vrai endroit. Elle s’autorise une timidité hors champ, dont elle a besoin, et dès qu’on allume la caméra, elle donne tout : l’histoire, le texte résonnent en elle, avec une immense générosité. »

La scène finale de Connemara, moment le plus beau du film, illustre selon Alex Lutz la capacité de l’actrice à rendre transparentes des émotions contraires et contenues : « Il y a son chagrin, abyssal, sa loyauté vis-à-vis de cet homme, et, en même temps, elle montre qu’elle n’est pas dupe, qu’elle n’est pas là, mais qu’elle ne sait pas non plus où elle est… Je n’aurais jamais pu jouer une scène aussi difficile.»

“C’est quelqu’un qui cherche, qui doute, tout au long du tournage”

David Roux, réalisateur.


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Dix jours après la fin du tournage de Connemara, Mélanie Thierry entamait celui de La Femme de, de David Roux (en salle). Un film où elle est aussi de tous les plans, mais dans un rôle diamétralement opposé. D’ardente cadre sup rebelle, elle devient une mère au foyer effacée de la bourgeoisie catholique. «Elle est arrivée avec une nouvelle coupe de cheveux, un carré blond très court, raconte David Roux. Elle ne nous avait pas prévenus, elle nous a dit : “J’avais besoin d’être quelqu’un d’autre.” Mélanie, c’est quelqu’un qui cherche, qui doute, tout au long du tournage, dans le détail de chaque plan. Parfois, elle était en colère après son personnage, parce qu’elle ne se serait jamais laissé annuler comme ça dans sa vraie vie. Ça donne une tension au film. Cet équilibre entre grand professionnalisme et fort caractère, c’est très puissant.»

Caraco en satin et dentelle Chloé. lunettes Bottega Veneta. Coiffure Kérastase avec sur une base Gamme Blond Absolu, réalisée avec l’Anti Frizz Glaze Milk, le Frizz Glaze Cream, l’Huile Elixir Ultime, la Mousse Densifique et la Laque Couture. Mise en beauté Dior avec : Dior Forever Skin Wear 2N, Dior Forever SkinBronze 02 Soft Fair et Rouge Dior 200 Nude Touch fini velvet.
Thiemo Sander

Une enfance « douce»

Mélanie Thierry a grandi à Sartrouville, banlieue nord-ouest de Paris, en zone pavillonnaire proche des cités. Son père, représentant dans la restauration, vend de la viande en gros, sa mère, préparatrice en pharmacie, travaille à mi-temps pour s’occuper d’elle et de son petit frère. Elle raconte un milieu populaire, où les livres et les sorties au ciné ne font pas partie du quotidien, mais avec «de vraies valeurs». Une enfance « douce», bercée d’un léger ennui, jusqu’à ce que sa mère l’inscrive à l’agence de mannequins Bout’chou, pour la consoler d’arrêter la gymnastique rythmique et sportive, suite à un problème au genou. Dès lors, les castings où elle est retenue s’enchaînent, pub pour les surgelés Findus, les biscuits DéliChoc, les bijoux fantaisie Agatha… Jusqu’à un stage de troisième à l’agence Karin, où une bookeuse la repère.

Du haut de son 1,58 mètre, c’est sûr, elle ne fera pas les défilés, mais pourquoi ne pas essayer du côté des photographes dont Mélanie affiche les posters dans sa chambre, Jean-Baptiste Mondino, Ellen von Unwerth, Paolo Roversi, Helmut Newton ? Le premier contacté par la bookeuse est Peter Lindbergh, et c’est bingo d’office. «Je faisais des photos avec lui quasiment tous les mois : en ado sur le bitume de Paris, en Indienne au fin fond du désert, en star de ciné sur Hollywood Boulevard. On s’entendait super bien, c’était vivre un rêve.»

Les autres photographes stars de la liste suivront, tandis que, dès 14 ans, Mélanie commence les téléfilms. Dans la cour du collège, les jalousies sont inévitables, ce qui met mal à l’aise l’ado qui rêverait «de raser les murs». Elle arrête sa scolarité en début de seconde, décroche son premier rôle au cinéma à 16 ans, dans La Légende du pianiste sur l’océan, de Giuseppe Tornatore, face à Tim Roth puis, l’année suivante, celui qui la révélera au public français, Esmeralda, dans Quasimodo d’El Paris, de Patrick Timsit. De cette vie de gamine plongée dans un monde d’adultes, elle retient, après la vague MeToo, sa chance de n’avoir rien subi : «Enfin, rien… Bien sûr qu’il y a eu des situations, mais rien qui ne m’ait abîmée, donc je trouverais ça indécent d’en parler.» Et la sensation permanente de «n’avoir pas les codes».

La première fois que je suis allée à Cannes, confie-t-elle en riant, j’étais complètement à côté de la plaque

Mélanie Thierry

«La première fois que je suis allée à Cannes, confie-t-elle en riant, j’étais complètement à côté de la plaque. J’avais un film présenté au marché et pour moi, c’était comme si j’étais en compétition. Je ne savais pas que le marché était au sous-sol, comme des poulets de batterie !» Elle y retourne en 2010, pour La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier, dans le rôle-titre, en sélection officielle, et là elle saisit toute la «magie» du festival. Les flashs et le tapis rouge ne gênent pas sa timidité puisqu’il s’agit, comme sur un plateau, de jouer un jeu, dont elle reconnaît le côté agréable «de la mise en lumière.

Top et pantalon Bottega Veneta. Coiffure Rudy Marmet avec les produits Kérastase. Mise en beauté Dior par Ruby Mazuel. Manucure Virginie Mataja.
Thiemo Sander


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La célébrité, d’ailleurs, n’est pas une chose qu’elle sent peser sur sa vie. Sauf au moment où son mari, le chanteur Raphaël (ils sont en couple depuis vingt-cinq ans, parents de trois garçons de 17, 12 et 1 an), au milieu des années 2000, était l’idole de millions d’adolescentes enfiévrées. «Il était une star, je suivais derrière. Tu te rends compte qu’on te marche sur les pieds, tu vois le cirque, et là, en effet, il y a une difficulté à être la femme de.» Depuis, le chanteur, poète, écrivain, toujours admiré par la critique et le public, a su faire redescendre la température côté fans. Quant à elle, de plus en plus reconnue au cinéma, elle assure qu’on l’aborde pourtant très peu dans la rue. «Mais enfin, vous voyez bien que je ne laisse pas la possibilité d’être abordée, plaisante-t-elle devant notre air étonné. Je ne suis pas quelqu’un d’évident, dont on se dit “Qu’est-ce qu’elle est sympa !” à la première rencontre. Mais je fais ce que je peux. Si ça ne vous convient pas, passez votre chemin !» On avait compris, mais on a envie d’ajouter que ce serait dommage : la personne, comme le talent, vaut qu’on s’arrête et qu’on reste !