Pourquoi le financement des pensions suit difficilement ?
Le déséquilibre est mécanique : on cotise moins longtemps, on perçoit une pension plus longtemps. Et le financement suit difficilement.
Aujourd’hui, seulement 60 % des retraites sont encore couvertes par les cotisations des actifs. Le reste repose sur d’autres ressources publiques.
Retraite: Voici ce que l’Etat a économisé avec le relèvement de l’âge de la retraitePourquoi la Belgique a-t-elle abandonné son fonds argenté depuis 23 ans ?
Ce n’est pourtant pas une surprise. La tendance démographique est connue depuis soixante ans. Le “fonds argenté”, créé en 2001 sous le gouvernement Verhofstadt pour capitaliser les excédents budgétaires en vue du financement futur des pensions.
Il n’a été alimenté que deux ou trois ans avant d’être abandonné. “Des pays comme la Corée, le Japon ou le Luxembourg ont maintenu des fonds similaires représentant une part importante de leur PIB. La Belgique, elle, a laissé passer l’occasion.”
Quelle est la durée moyenne d’une carrière en Belgique ?
La durée moyenne de carrière en dit long : 33 ans pour les femmes, 36 ans pour les hommes. “C’est nettement inférieur à ce qu’on observe aux Pays-Bas ou dans les pays scandinaves, où les carrières atteignent 42 à 43 ans.” L’objectif affiché de la réforme Arizona est d’atteindre des carrières de 42 à 45 ans.
“Si cet objectif est tenu, l’âge légal de départ ne devrait pas être remis en question à court terme.” Mais d’autres pays projettent déjà un âge de départ à 69 ou 70 ans pour les nouvelles générations — une perspective que Jennifer Alonso-Garcia juge acceptable uniquement si l’espérance de vie en bonne santé augmente de manière substantielle et équitable.
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Face à ce tableau, la tentation est grande de conclure que la baisse des pensions est inévitable. Pierre Pestieau, économiste et professeur émérite à l’ULiège, le dit sans détour : “Les générations aînées laissent à leurs descendants une planète en piteux état, tandis que les jeunes font face à une précarité bien plus criante. Dans ce contexte, il est difficile d’échapper à une réduction des pensions.” Même après la réforme Arizona, il faudra consacrer 27,8 % du PIB aux dépenses sociales à l’horizon 2070, contre 29,1 % sans elle.
Mais Maxime Fontaine, chercheur en finances publiques à l’ULB, refuse ce fatalisme. “Le choix de réduire les pensions est politique, pas inéluctable.” Le système belge repose sur la répartition — les cotisations des actifs financent les pensions des retraités — et ce système ne peut structurellement pas s’effondrer. Ce qui est en jeu, c’est le montant des pensions ou le niveau des cotisations, pas l’existence du système lui-même. Il souligne aussi un paradoxe souvent oublié : les personnes âgées sont aujourd’hui la catégorie de population la moins pauvre, près de quatre fois moins exposée à la pauvreté que les jeunes.
5 chiffres sur la réforme des pensions: avec les nouvelles politiques des bonus et malus, 3 indépendants sur 4 se disent inquiets pour l’avenirQuel est cet atout méconnu dont dipose le système de Sécu à la belge ?
La Belgique bénéficie par ailleurs d’un atout structurel méconnu : son système de gestion globale, où toutes les cotisations sociales — pensions, chômage, soins de santé, … — sont regroupées dans un pot commun, ajoute Maxime Fontaine.
Un modèle plus robuste que celui de la France, où chaque régime doit théoriquement s’équilibrer individuellement. Nos dépenses de pension en pourcentage du PIB restent dans la moyenne basse en Europe : 12,8 % en 2023, contre 15,5 % pour l’Italie et 14,6 % pour la France. La trajectoire à long terme reste préoccupante, mais le point de départ n’est pas catastrophique.
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Les systèmes étrangers offrent des pistes sérieuses, comme l’explique Jennifer Garcia-Alonso. Aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Australie, un premier pilier minimaliste assure une aide de base pour tous, complété par un deuxième pilier solide de capitalisation forcée via des fonds de pension. Résultat : des dépenses publiques contenues à 7,5 % du PIB et des taux de remplacement élevés.
La Suède offre un modèle différent : les comptes notionnels. Chaque cotisation est enregistrée dans un compte fictif qui génère un rendement lié à la croissance du PIB. Au moment du départ à la retraite, le capital accumulé est divisé par l’espérance de vie de la cohorte concernée, ce qui ajuste automatiquement le montant de la pension. Le système s’auto-équilibre et maintient des dépenses stables jusqu’en 2070.
Comment la Suède responsabilise-t-elle ses futurs pensionnés ?
“Ce qui frappe ici, c’est autant la mécanique que la pédagogie. Chaque année, les citoyens reçoivent une “lettre orange” détaillant leurs droits acquis et leurs projections de pension. Cela les encourage à prendre des décisions éclairées sur leur carrière et leur épargne”. La Belgique pourrait s’inspirer de cette transparence. L’outil MyPension existe, mais il reste peu utilisé et uniquement accessible en ligne.
Maxime Fontaine soulève toutefois certaines limites : “L’individu a la responsabilité de gérer sa carrière pour obtenir une pension suffisante. Or, la majorité des paramètres qui détermineront cette carrière (conjoncture économique, naissance dans une famille aisée ou non, accidents de la vie, etc.) ne dépendent pas de ses choix. Les écarts d’espérance de vie en bonne santé entre les groupes les plus favorisés et les plus défavorisés atteignaient ainsi 8,9 ans chez les hommes et 6,0 ans chez les femmes en 2019”.
Les mesures de l’Arizona pour les pensions inquiètent…surtout les fonctionnaires: « Des économies rapides et aveugles au détriment du personnel »Travailler jusque 70 ans, et si ce n’était pas si grave ?
C’est peut-être la partie du débat audible, car la plus contre-intuitive. Des études montrent que travailler plus longtemps maintient en vie plus longtemps. Colin Sanders, expert en longévité chez l’assureur NN, identifie quatre piliers d’une longue vie : le contact social, le sens et l’utilité, la stabilité financière, et la santé physique et mentale. “Le travail remplit trois de ces quatre critères », souligne-t-il.
Les chiffres sur l’espérance de vie renforcent ce point. Une femme vit en moyenne 29 ans après avoir cessé de travailler. Un homme, 21 ans. Et les Belges sous-estiment systématiquement leur longévité : ils croient vivre jusqu’à 82 ans en moyenne, alors que l’espérance de vie réelle est de 85 ans. La moitié des Belges dépassent cet âge, et un quart atteignent 92 ans.
Et si on adaptait le travail à l’âge du travailleur ?
“Travailler quelques années de plus pour avoir une pension complète apparaît raisonnable et faisable dans ce contexte.” Avec une nuance essentielle : pas n’importe quel emploi, dans n’importe quelles conditions. “On n’est pas la même personne à 20 ans qu’à 60. Le travail doit être ajusté. ”
C’est précisément la limite des réformes de l’Arizona qui se borne à allonger les carrières. Pierre Pestieau formule la condition minimale : “Il est inévitable d’augmenter l’âge pivot de départ à la retraite. Mais cela implique de protéger les travailleurs prématurément usés par leurs conditions de travail. ” Un contrat social qui reste largement à écrire.
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