Quand la carapace se fissure…

Au début du premier confinement, elle commence à redouter les marques de tendresse de son compagnon. C’est le début de sa sortie d’amnésie traumatique. “J’avais une espèce de cuirasse, un mécanisme de défense bien rodé qui faisait que j’étais très peu en contact avec mes ressentis et dans une espèce de contrôle permanent de mon environnement.”

Quand sa carapace se fissure, apparaissent des ressentis qui l’effrayent. “Lors de la sortie de l’amnésie traumatique, le faux self (sorte de masque projeté aux autres pour se protéger – NdlR) s’effondre. Et on est plongé dans un soi complètement terrifié par ce qu’il s’est passé.”

Qu’est-ce que le trauma complexe ?

Le livre de Margay est une œuvre intime qui se rend universelle par sa vision globale des traumas. Ce qu’elle vit, c’est un trauma complexe. Il s’oppose au trauma simple. Par exemple, un accident de voiture, “où il n’y a qu’à résoudre l’intensité du choc de l’accident.”

Les traumas complexes sont davantage liés à un événement provoqué par une autre personne, et qui a pu se répéter. Typiquement, des abus sexuels.

Pourquoi parle-t-on de mémoire non-intégrée ?

“On le découvre très tard, et c’est difficile de savoir comment en sortir.” Elle ajoute que le trauma reste logé dans le corps, sous forme de mémoire non-intégrée. Elle ajoute que le trauma reste logé dans le corps, sous forme de mémoire non-intégrée. « Ce qui explique que le trauma reste logé c’est que l’intensité du choc ne peut pas être intégré sous forme de mémoire biographique, et reste donc à l’état de fragments de mémoire revécus comme s’ils avaient lieu au temps présent. »

La sortie d’amnésie traumatique ne garantit pas la clarté. Six ans après le premier confinement, Margay n’est pas encore parvenue à reconstituer l’évènement qui a marqué son enfance. Elle sait que l’auteur des abus est son voisin, mais les souvenirs se forment par bribes. Avec le risque que les autres pensent qu’elle invente, voire qu’elle pense qu’elle invente.

Quand parle-t-on de traumatisation secondaire ?

“C’est difficile d’avancer avec certitude et assertivité, donc on se demande comment l’entourage pourrait le valider. Ça peut entrainer une traumatisation secondaire, quand l’environnement social nous re-traumatise.” La justice en est régulièrement source. “J’ai été bien reçue par la police donc je crois qu’il y a des endroits maintenant capables d’entendre ces paroles. Mais je sais que les trajectoires pénales, judiciaires, sont re-traumatisantes dans quasiment tous les cas.”

Margay a aussi dû accepter de ne pas comprendre. “Dans une société déjà extrêmement cérébrale, j’étais quelqu’un qui fonctionnait aussi beaucoup au niveau du mental. Me dire que je vis des choses que mon mental ne peut pas comprendre, ça a été extrêmement dur.”

”On est ­bloqué dans un corps terrorisé, ça évolue lentement...””On est ­bloqué dans un corps terrorisé, ça évolue lentement...””On est ­bloqué dans un corps terrorisé, ça évolue lentement…” ©MargayLe silence et la honte

Thomas Predour se souvient des agressions sexuelles dont il a été victime enfant, infligées par son cousin un peu plus âgé. Et lui aussi a choisi d’utiliser l’art pour en parler. Dans son spectacle Ce n’était qu’un jeu, il tente de comprendre comment elles ont façonné sa construction en tant qu’homme.

“L’idée du spectacle, c’est de raconter que je me suis toujours souvenu de ce qui s’est passé, ou en tout cas de certains éléments, et qu’il a fallu trente années pour pouvoir en parler. Les conséquences de ces violences, ça a été plutôt de me confiner dans la honte et le silence. Avec l’instillation d’une part de responsabilité. Il m’a fallu tant d’années pour essayer de me dépêtrer de ça et d’arriver à comprendre que je ne pouvais pas être consentant, vu la différence d’âge.”

L’oubli peut-il effacer jusqu’au statut de victime ?

Face à l’impossibilité d’empêcher les abus par son cousin, la honte s’est accompagnée d’un sentiment d’illégitimité, lui demandant encore aujourd’hui “un temps fou” pour assumer son désaccord en cas de conflit.

Et dans son spectacle, la question du consentement est centrale. D’autant qu’en se souvenant de tout, ou presque, un doute l’a longtemps entouré. “Si je m’en souvenais, c’est que je n’étais pas victime. Ça a ajouté une couche de complexité sur ce trauma.”

Violences et rapport au coprs

Un trauma que Thomas Predour situe avant tout dans sa chair. “Plus que mon cerveau, c’est mon corps qui a été traumatisé. Et ça a eu un impact sur ma relation avec les autres, sur mon identité sexuelle, sur ma relation avec les hommes, puisque j’ai été abusé par un autre homme. Ça marque aussi la question de la virilité.” Son travail de compréhension lui a également permis de mieux appréhender certains de ses comportements.

“J’ai mieux compris mon rapport au corps des autres, dans mon cas, des femmes, mais même de mes amis. Le fait d’avoir pu mettre les mots là-dessus m’a permis de mieux comprendre certaines attitudes que j’ai pu avoir dans certains rapports humains, pas forcément intimes ou sexuels. Par exemple, quand j’ai parlé à un de mes meilleurs amis, il m’a dit “je comprends pourquoi, quand je te prends dans les bras, tu as toujours une petite retenue.”

Reconnaitre le trauma, collectivement

Un livre, un spectacle. L’art a donné à Margay et Thomas l’opportunité d’exhaler leurs traumas et la tempête d’émotions qui les accompagne. Mais il offre aussi la possibilité pour les autres de s’y confronter. Frontalement mais avec subtilité, les deux partageants une réelle finesse d’écriture.

La libération actuelle de la parole face aux violences sexuelles a-t-elle permis l’éclosion de ces œuvres ? “Toutes les personnes qui font des grosses sorties d’amnésie traumatique pourront le dire, on est complètement bloqué dans un corps terrorisé et ça n’évolue pas vite, estime Margay. À un moment, on est épuisé. Donc je pense que s’il n’y a pas une communauté de soutien autour, on peut décompenser psychiquement. Des gens le font.”

Pourquoi les violences faites aux enfants prennent-elles souvent énormément de temps à éclater au grand jour ?

Thomas Predour confirme le contexte positif actuel autour de la parole. Mais en ce qui concerne les enfants, il s’interroge sur ce qu’on en fait. “À quoi ça sert de proposer aux enfants de parler si à côté de ça, on n’a pas de structure pour les accompagner ? Le gros souci est qu’il manque encore de dispositifs d’accompagnement des enfants victimes. Un travail extraordinaire est mené au niveau des violences faites aux femmes, mais plutôt lié à une prise en charge dans les sept jours, voire dans le mois.”

Or, les violences faites aux enfants prennent souvent énormément de temps à éclater au grand jour. “Ces violences durent, sont récurrentes et cachées, et un jour, ça sort.” Margay confirme qu’actuellement, le risque d’ajouter un trauma à l’enfant est réel. “Si les premières personnes à recevoir la parole ne sont pas formées, elles peuvent le retraumatiser. Il n’y a actuellement pas assez de capacité de prise en charge, y compris médicale, pour toutes ces voix qui pourraient se libérer.”

Quel rôle doit jouer le politique ?

S’il est un récit de son parcours de sortie d’amnésie traumatique, le livre de Margay est aussi un cri politique. Avec l’objectif de reconnaitre collectivement la question du trauma, et d’inviter la société à s’en emparer. “Ces changements médicaux, de formation… ne se feront pas sans le politique. Il faut que le ministre de la Santé et le reste du gouvernement se disent qu’il doivent faire quelque chose.”

Margay et Thomas Predour sont à l’origine de la création du collectif Patouche, qui réunit des personnes concernées par l’inceste et les violences sexuelles dans l’enfance. Il propose notamment des cercles de réconfort, mais à terme, souhaite améliorer le parcours de soin des victimes et imposer le sujet dans le débat public.

Pourquoi est-ce si important de chiffrer les violences sexuelles à l’égard des enfants ?

“On a fait une collecte de fonds pour réaliser un sondage dans le but d’amener des chiffres sur la problématique, parce qu’on en est à un stade où on n’a même pas assez d’enquêtes pour mobiliser le politique en Belgique.” En France, on estime qu’un enfant sur dix est victime de violences sexuelles. Et que 97 % des auteurs sont des hommes.

Chiffrer, c’est objectiver. Le nombre de victimes et la quantité d’agresseurs. Un défi pour une société historiquement, volontairement, aveugle face aux violences faites aux enfants, mais indispensable à relever pour aider les victimes d’hier et d’aujourd’hui. Et peut-être éviter celles de demain.

Trauma et traumatisme

Cet article parle avant tout de trauma. Ce terme n’est pas le diminutif de “traumatisme” car ils ont des significations distinctes. Le traumatisme est l’événement externe violent, la blessure subie, principalement physique. Le trauma est la conséquence durable de cet événement sur le psychisme, souvent vécue comme une faille interne.

Aaah  la petite colère!Aaah  la petite colère!Aaah la petite colère! ©Margay