Une réunion à l’aube au bord d’un lac dans les Alpes japonaises… un prêtre nippon et les fidèles de sa paroisse espèrent que le changement climatique ne les aura pas privés d’une communion avec les dieux devenue rare.

Malgré le saisissant froid hivernal de cette région montagneuse, une poignée de sexagénaires se dirige vers le lac Suwa à la recherche d’un phénomène baptisé « Traversée du dieu », devenu imprévisible au fil des décennies.

Connu sous le nom de « Miwatari » en japonais, la Traversée du dieu désigne une fissure qui s’ouvre sur la surface gelée de ce lac de 13 km², laissant des éclats de glace plus fine jaillir et former une crête ressemblant au dos d’un dragon.

Une fissure de plusieurs mètres de long à la surface gelée du lac Suwa, le 3 février 2018: c'était la première fois que le phénomène se produisait depuis cinq saisons. Pour la population de la région, cette craquelure serait le chemin emprunté par le dieu du sanctuaire Suwa Taisha Kamisha pour rencontrer la déesse du sanctuaire Suwa Taisha Shimosha, situé sur la rive opposée. [The Yomiuri Shimbun via AFP - YOICHI HAYASHI] Une fissure de plusieurs mètres de long à la surface gelée du lac Suwa, le 3 février 2018: c’était la première fois que le phénomène se produisait depuis cinq saisons. Pour la population de la région, cette craquelure serait le chemin emprunté par le dieu du sanctuaire Suwa Taisha Kamisha pour rencontrer la déesse du sanctuaire Suwa Taisha Shimosha, situé sur la rive opposée. [The Yomiuri Shimbun via AFP – YOICHI HAYASHI]

Depuis des siècles, les prêtres du sanctuaire voisin de Yatsurugi surveillent cette apparition et remplissent un registre témoin des évolutions du climat.

Pour Kiyoshi Miyasaka, prêtre local du culte shinto, et ses compagnons, la veille a débuté le 5 janvier cette année.

Vêtus de vestes frappées de l’emblème du sanctuaire, ils partent emplis d’espoir, même si la « Traversée du dieu » reste invisible depuis 7 ans maintenant: « Voici le début des 30 jours décisifs », glisse Miyasaka-san.

>> Galerie photo de l’examen de la glace du lac Suwa :

Examiner la glace du lac Suwa [AFP – PHILIP FONG]

Mais à l’approche du lac, sombre et agité dans la lumière précédant l’aube, le sourire du prêtre s’efface: « Comme c’est triste », murmure-t-il en plongeant un thermomètre dans l’eau pour noter le résultat sur son registre.

Les archives des relevés datent de 1443, même si les prêtres du sanctuaire n’ont pris le relais qu’en 1683.

« Un avertissement de la nature »

« Ces relevés fournissent des données en un même lieu sur plusieurs siècles et, grâce à eux, nous pouvons aujourd’hui comprendre à quoi ressemblait le climat il y a des centaines d’années », explique Naoko Hasegawa, géographe à l’université Ochanomizu.

« Il n’existe aucune autre archive météorologique comparable », dit-elle à l’AFP au sujet de ce trésor scientifique. Les climatologues du monde entier y voient un ensemble de données d’observation extrêmement précieux. »

>> Deux images des archives séculaires des conditions hivernales du lac Suwa :

Les archives séculaires des conditions hivernales du lac Suwa et les traversées Miwatari [AFP – PHILIP FONG]

Une raréfaction du phénomène que scientifiques (lire encadré), croyantes et croyants attribuent tous deux au réchauffement du climat: « Nous voyons les signes du changement climatique partout dans le monde, et le lac Suwa ne fait pas exception », remarque Miyasaka-san, qui se désespère de revoir Miwatari.

Selon la croyance shintoïste, Miwatari est tracé par un dieu traversant le lac pour rendre visite à son épouse.

Takehiko Mikami se souvient l’avoir vu en 1998: « La surface avait complètement gelé sur environ 15 centimètres d’épaisseur. Nous pouvions traverser le lac à pied », raconte ce professeur émérite de l’Université métropolitaine de Tokyo.

Ses recherches montrent que Miwatari apparaissait presque chaque hiver jusqu’aux années 1980, mais depuis, les températures matinales tombent rarement suffisamment bas pour que le lac gèle entièrement.

« C’est un avertissement de la nature », alerte-t-il.

Une exception

Le 26 janvier dernier, après des semaines d’observations glaciales à l’aube, Miyasaka et ses amis ont cru que Miwatari allait se montrer lorsque le lac a entièrement gelé.

Las! En quelques jours, la surface avait de nouveau fondu. Et le 4 février, Miyasaka a dû se résoudre: il y avait peu de chances que le dieu apparaisse avant l’année prochaine.

Cela porte à huit hivers consécutifs sans apparition, égalant la plus longue période « sans dieu » jamais enregistrée, datant du début du XVIᵉ siècle. Une chose est sûre: le gel intégral du lac est désormais l’exception, alors qu’il était la règle pendant des siècles.

Lorsque Miwatari apparaît, le prêtre de Yatsurugi célèbre un rituel shinto sur la glace, une cérémonie que Kiyoshi Miyasaka n’a pu organiser que onze fois en plus de quarante ans de service.

>> Une cérémonie shinto sur le lac gelé en février 2012 : Le lac Suwa est gelé pour la première fois depuis quatre ans, ce 6 février 2012. Un prêtre shintoïste pratique une cérémonie d'admission sur l'épaisse couche de glace. [The Yomiuri Shimbun via AFP - SATOSHI MIYASAKA] Le lac Suwa est gelé pour la première fois depuis quatre ans, ce 6 février 2012. Un prêtre shintoïste pratique une cérémonie d’admission sur l’épaisse couche de glace. [The Yomiuri Shimbun via AFP – SATOSHI MIYASAKA]

Pour Mikami, la longue absence divine est un avertissement que « le réchauffement climatique s’accélère ».

« Si la tendance se poursuit, je crains que nous ne revoyions jamais Miwatari », redoute-t-il.

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Harumi Ozawa, afp/sjaq