C’est une bombe à retardement démographique que personne n’avait vue venir avec une telle ampleur. D’ici 2050, la Chine pourrait compter plus de 100 millions de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de démences apparentées. Face à cette menace qui pèse sur son avenir économique et social, Pékin a lancé une contre-offensive technologique sans précédent. Entre manipulations génétiques, microchirurgie cérébrale et secrets de la médecine traditionnelle, la Chine n’est plus seulement en train de rattraper l’Occident : elle s’apprête à prendre la tête de la recherche mondiale.
L’urgence d’un pays qui vieillit « trop vite »
La statistique donne le vertige : près de 30 % des cas mondiaux de démence se trouvent déjà en Chine. En 2021, on dénombrait 17 millions de malades ; les projections les plus pessimistes prévoient que ce chiffre sera multiplié par six en moins de trente ans.
Ce séisme sanitaire est aggravé par un facteur unique : la politique de l’enfant unique du siècle dernier a laissé la Chine avec une population active réduite, incapable de subvenir aux besoins d’une population âgée en explosion. Pour le gouvernement chinois, trouver un remède à Alzheimer n’est plus seulement un enjeu de santé publique, c’est une question de sécurité nationale.
L’exode inversé : le retour des « cerveaux »
Pour gagner cette course, la Chine a activé son levier le plus puissant : le recrutement massif. Des chercheurs de renommée mondiale, ayant fait leurs armes à Vancouver, Melbourne ou Londres, reviennent s’installer à Pékin, Shanghai ou Guangzhou, attirés par des financements colossaux.
L’exemple le plus frappant est celui de Weihong Song. Ce neurobiologiste a quitté le Canada pour fonder le laboratoire Oujiang à Wenzhou. En cinq ans, son centre a recruté 800 scientifiques et reçu 1,2 milliard de dollars de financements. Si les États-Unis investissent encore plus globalement (3,6 milliards de dollars via les NIH en 2024), la concentration des moyens chinois sur des projets ciblés commence à payer.
La stratégie multi-fronts : du céleri chinois à l’imitation de protéines
La recherche chinoise ne s’interdit aucune piste, fusionnant modernité radicale et héritage ancestral.
Le candidat « BrAD-R13 » : L’équipe de Keqiang Ye à Shenzhen travaille sur un médicament capable de mimer le BDNF (facteur neurotrophique dérivé du cerveau). Le BDNF est le « fertilisant » de nos neurones : il leur permet de communiquer. Chez les malades, son taux s’effondre. Le BrAD-R13 active artificiellement les récepteurs TrkB pour protéger les neurones et bloquer la formation des plaques amyloïdes.
Le pouvoir du céleri (NBP) : Un composé appelé DI-3-n-butylphtalide (NBP), dérivé du céleri chinois, est actuellement en essais cliniques. Utilisé depuis longtemps en médecine traditionnelle, il a montré sa capacité à réduire les plaques amyloïdes chez les souris et à améliorer la cognition chez l’humain lors d’essais préliminaires sur 12 mois.
« Plomberie » cérébrale : la chirurgie de l’espoir (et ses dérives)
L’une des pistes les plus audacieuses concerne le système glymphatique, sorte de « plomberie » du cerveau qui évacue les déchets toxiques (comme la protéine tau et l’amyloïde) pendant notre sommeil. Les chercheurs chinois pensent que la maladie d’Alzheimer survient quand ce système se « bouche ».
Pour y remédier, des chirurgiens testent des techniques de dérivation cervicale (CSULS) visant à décongestionner les vaisseaux lymphatiques du cou pour favoriser le drainage cérébral. En 2024, les premiers résultats sur 20 patients ont montré une amélioration cognitive réelle. Cependant, le succès de cette méthode a provoqué une dérive : des hôpitaux ont proposé l’opération sans autorisation, forçant la Commission nationale de la santé à interdire temporairement la procédure en juillet 2025, le temps de mener des essais cliniques rigoureux.
Crédit : imtmphotoLe vieillissement de la population chinoise alourdira le fardeau qui pèse sur les systèmes de santé et de protection sociale.
Prédire la maladie 15 ans avant le premier oubli
La plus grande force de la Chine réside peut-être dans ses biobanques. En analysant le génome de milliers de personnes d’origine Han, la chercheuse Nancy Ip a identifié des variantes génétiques (notamment sur le gène TREM2) spécifiques aux populations asiatiques, souvent ignorées par les bases de données occidentales.
Ces recherches ont permis de mettre au point un test sanguin révolutionnaire. Selon Ip, ce panel de protéines pourrait prédire l’apparition d’Alzheimer avec une précision de 96 %, jusqu’à 15 ans avant les premiers symptômes cliniques. Un saut technologique majeur, car une fois les symptômes visibles, le cerveau est souvent déjà trop endommagé pour être sauvé.
Le nouveau pôle mondial de la neurologie ?
Les chiffres ne mentent pas : entre 1990 et aujourd’hui, la production scientifique chinoise sur Alzheimer a explosé, passant de quelques dizaines d’études à plus de 8 000 par an. La Chine est désormais le deuxième pays le plus productif au monde derrière les États-Unis.
Pourtant, des obstacles subsistent. Le partage des données reste complexe et souvent asymétrique entre la Chine et l’Occident, exacerbé par des tensions géopolitiques. Mais pour John Hardy, neurogénéticien au Royaume-Uni, le signal est clair : « La Chine s’ouvre, les États-Unis se ferment. »
Si la Chine parvient à stabiliser son éthique clinique et à fluidifier ses collaborations internationales, elle pourrait bien être celle qui offrira au monde le premier traitement capable non plus de masquer les symptômes, mais de stopper définitivement la dégénérescence du cerveau humain.