Avant mon tout premier cours de master à l’université de São Paulo, je n’avais jamais entendu parler de galaxies dépourvues de matière noire. Nous étions en 2018, et la découverte venait tout juste d’être rendue publique. Plus précisément, une équipe d’astronomes venait d’annoncer avoir identifié une étrange petite galaxie qui semblait privée de cette composante invisible, pourtant censée constituer l’essentiel de la matière de l’Univers et jouer un rôle déterminant dans la formation, l’évolution et la stabilité des structures cosmiques. L’annonce était donc pour le moins marquante, au point même d’être relayée à la télévision brésilienne.
C’est d’ailleurs sur cette actualité que notre enseignant s’est appuyé pour commencer le semestre. Elle a par la suite alimenté nombre de nos discussions, durant de longs mois. En effet, elle entrait en contradiction directe avec ce que l’on pensait savoir des galaxies naines. Jusqu’alors, on supposait que ces amas stellaires, plus petits et plus boursouflés que les galaxies spirales comme la Voie lactée, étaient fortement dominés par la matière noire. Comment concevoir qu’elles puissent se former et survivre sans elle ? Le résultat nouvellement publié était-il robuste ? Cachait-il des hypothèses fragiles ? Ou bien étions-nous confrontés à une limite de nos modèles de formation galactique, qui ne prédisaient pas l’existence de telles structures ?
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Toutes ces interrogations nous ramenaient sans cesse à une autre, en apparence simple, mais en réalité complexe : qu’est-ce qui définit une galaxie ? À cette question, il n’y a pas de réponse unique. Pour preuve, en 2011, les astronomes Duncan Forbes, de l’université de Swinburne, en Australie, et Pavel Kroupa, de l’université de Bonn, en Allemagne, ont interrogé leurs collègues par un sondage intitulé What is a galaxy ? (« Qu’est-ce qu’une galaxie ? »), afin de déterminer quels critères devaient, selon eux, caractériser un tel objet. Leurs résultats ont mis en lumière la diversité des points de vue, y compris parmi les spécialistes. La plupart des chercheurs s’accordent toutefois sur quelques fondamentaux : il s’agit d’un système massif d’étoiles, de gaz et de poussière liés par la gravitation, à quoi s’ajoute une fraction significative mais encore mal comprise de matière noire. La découverte d’une galaxie dont cette composante serait absente venait donc ébranler cette définition même.
Une définition à revoir
Personne ne sait ce qu’est la matière noire, ni de quoi elle est faite. Les astronomes sont néanmoins convaincus de son existence et de son omniprésence. On en observe des indices partout dans l’Univers : depuis la structure à grande échelle du cosmos jusque dans les mouvements des amas de galaxies en passant par les orbites des étoiles. La matière noire semble constituer la colle gravitationnelle qui assure la cohésion de la plupart des galaxies. Sans elle, leurs étoiles s’échapperaient progressivement sous l’effet de leur propre mouvement. Imaginer une galaxie sans matière noire revient donc à remettre en question ce que nous croyons savoir sur la naissance et la stabilité des systèmes stellaires.
Pour saisir pleinement en quoi ces découvertes sont déroutantes, il faut remonter à 2015. Cette année-là, les astronomes commencent à identifier en grand nombre des objets appelés « galaxies ultradiffuses », un sous-ensemble de galaxies naines beaucoup plus étendues que les naines classiques. Le réseau de télescopes Dragonfly Telephoto Array, au Canada, en a révélé des centaines rien que dans l’amas de la Chevelure de Bérénice, situé à environ 300 millions d’années-lumière.
L’une des manières de caractériser une galaxie est d’en mesurer le rayon effectif, c’est-à-dire le rayon du disque à l’intérieur duquel se concentre la moitié de sa lumière totale. De façon surprenante, les galaxies ultradiffuses présentent des rayons effectifs comparables à ceux de galaxies beaucoup plus massives, tout en abritant bien moins d’étoiles. Elles sont donc peu lumineuses, très étalées et particulièrement difficiles à détecter : sur les images, elles apparaissent comme de simples taches floues. Leur apparence fantomatique et leur présence dans des environnements denses, tels que les amas de galaxies, ont surpris les astronomes et marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’étude de la formation galactique.
On a longtemps supposé que ces galaxies ultradiffuses étaient enveloppées dans d’immenses halos de matière noire. Autrement, comment des objets aussi étendus et fragiles pourraient-ils survivre dans l’environnement violent d’un amas sans être rapidement disloqués par l’attraction gravitationnelle des autres galaxies environnantes ? Ils devaient être protégés par quelque chose d’invisible, un cocon de matière noire.
Cette hypothèse était d’ailleurs renforcée par une autre observation : les galaxies ultradiffuses hébergent souvent un grand nombre d’amas globulaires, ces groupements compacts et anciens d’étoiles qui émergent lors de phases de production stellaire particulièrement intenses, comme il y en avait beaucoup dans l’Univers primordial. Or leur nombre dans une galaxie est étroitement corrélé à sa masse totale, laquelle additionne matière ordinaire et matière noire : plus la galaxie est massive, plus elle est susceptible d’avoir formé des amas globulaires. Par conséquent, puisque les galaxies ultradiffuses en possèdent de nombreux mais très peu d’étoiles, les chercheurs en ont conclu qu’elles devaient être extrêmement massives, tout en étant principalement composées d’une matière invisible. Ainsi, tous les indices convergeaient vers la conclusion que ces structures sont dominées par la matière noire.
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Du moins, tel était ce que l’on pensait jusqu’en 2018. Cette année-là, Pieter van Dokkum et Shany Danieli, de l’université de Yale, ainsi que leurs collaborateurs, annoncent avoir découvert une galaxie ultradiffuse inattendue – celle-là même qui a agité mon premier semestre de master : NGC 1052-DF2, ou simplement « DF2 ».
Cette galaxie abritait un système d’amas globulaires très inhabituel, tous nettement plus brillants que ceux observés dans les galaxies typiques. En mesurant leur vitesse et celle des étoiles de DF2, l’équipe en a conclu que la masse totale de la galaxie était à peu près égale à celle de sa matière visible. Autrement dit, rien n’indiquait la présence d’un halo de matière noire autour de DF2.

La galaxie ultradiffuse NGC 1052-DF2, découverte en 2018, a été la première galaxie connue semblant totalement dépourvue de matière noire. Cette découverte a remis en question les modèles de formation galactique jusqu’alors établis.
© NASA, ESA, Z. Shen and P. van Do
Pourquoi mesurer la vitesse des étoiles au sein d’une galaxie permet-il d’en estimer la masse ? La réponse tient aux lois de la gravitation. De la même manière que la vitesse des planètes autour du Soleil renseigne sur la masse de celui-ci, le mouvement des étoiles autour du centre galactique révèle l’intensité de l’attraction gravitationnelle qui s’exerce sur elles. Et plus les étoiles se déplacent rapidement, plus la masse totale du système doit être importante. Par conséquent, si les vitesses observées dépassent ce que la seule matière visible peut expliquer, on en déduit qu’une composante invisible – la matière noire – fournit la gravité supplémentaire nécessaire. À l’inverse, si les vitesses mesurées sont faibles et cohérentes avec la seule masse des étoiles visibles, c’est qu’il y a très peu de matière noire, voire pas du tout.
La découverte de DF2 a été d’autant plus surprenante que les astronomes l’avaient initialement étudiée pour confirmer qu’elle était, comme les autres galaxies ultradiffuses, plongée dans un vaste halo de matière noire. Contre toute attente, les données ont révélé l’inverse. Cette découverte fortuite rappelle que les plus grandes avancées de l’astronomie surviennent souvent lorsque les faits bousculent les théories établies, obligeant les chercheurs à porter un regard neuf sur l’Univers.
Néanmoins, le scepticisme était de mise au sein de la communauté, certains chercheurs refusant l’hypothèse que DF2 soit dépourvue de matière noire. L’un des points de désaccord concernait la distance de la galaxie à la Terre : des astronomes avançaient que DF2 pourrait être plus proche que ce que l’on supposait. Or la masse d’une galaxie est déterminée par la vitesse de ses étoiles et par sa taille, deux paramètres qu’on estime à partir de sa distance. Ainsi, si l’on réduit la distance estimée de DF2, les valeurs calculées pour sa taille et sa masse diminuent proportionnellement. Ces nouvelles valeurs s’avèrent alors compatibles avec la présence de matière noire, sans laquelle on ne pourrait plus rendre compte de la dynamique observée.
Pour trancher la question, l’équipe de Pieter van Dokkum a mené l’une des campagnes d’observation les plus ambitieuses jamais réalisées avec le télescope spatial Hubble, consacrant un total de 42 sessions d’observation (correspondant à autant d’orbites du télescope) à l’affinage de cette mesure. Les résultats ont confirmé la distance estimée initialement, renforçant l’hypothèse que DF2 est bien dépourvue de matière noire. Malgré cela, d’autres équipes ont continué à proposer des interprétations alternatives, notamment de nouvelles méthodes pour estimer l’éloignement d’une galaxie.
Le débat s’intensifie de plus belle lorsqu’en 2019 Pieter van Dokkum et ses collaborateurs annoncent la découverte de DF4. Voisine de DF2, cette galaxie présente elle aussi une vitesse stellaire anormalement faible, suggérant un nouveau déficit de matière noire.
Les astronomes qui ont découvert DF4 ont d’abord douté de leurs propres observations : quelle est la probabilité que deux galaxies voisines soient toutes deux dépourvues de matière noire ? Pourtant, après près de 48 heures d’observations presque ininterrompues, Pieter van Dokkum aurait fini par se rendre à l’évidence et, validant ses propres conclusions, aurait envoyé ce message laconique à Shany Danieli : « 7 ». Ce chiffre, exprimé en kilomètres par seconde, correspondait à la dispersion des vitesses des amas globulaires qu’il venait de calculer, une mesure de l’écart entre les vitesses individuelles de ces objets. Cette valeur, exceptionnellement faible, indiquait sans conteste que DF4, tout comme DF2, possédait peu, voire pas, de matière noire. Dès lors, l’existence de galaxies dépourvues de cette composante invisible est passée du rang de simple spéculation à celui de véritable sujet d’étude, aussi sérieux que controversé.
Galaxies reliques
Les modèles actuels de formation des galaxies n’excluent pas totalement l’existence de systèmes sans matière noire, mais il s’agit alors d’objets massifs et rares, comme les « galaxies reliques », des galaxies vestiges de l’Univers jeune dont la formation a été avortée. Pour les galaxies naines telles DF2 et DF4, et la plupart des galaxies ultradiffuses, les prévisions théoriques sont opposées : en raison de leur faible masse, elles ne devraient former que peu d’étoiles, et être fortement dominées par la matière noire.
Les seules galaxies naines que les modèles prédisent comme pouvant se former sans matière noire sont celles dites « de marée » : des systèmes d’étoiles qui naissent des débris éjectés lors de collisions ou d’interactions gravitationnelles entre grandes galaxies. Un exemple en est fourni par les galaxies des Antennes, un duo situé à environ 45 millions d’années-lumière et en pleine collision. En se percutant, les galaxies exercent des forces de marée qui étirent de longs filaments de gaz et d’étoiles. Ces résidus finissent par s’agglomérer pour former des galaxies naines qui, contrairement aux systèmes classiques, ne contiennent pas de matière noire : elles sont en effet nées exclusivement de la matière visible expulsée lors de l’interaction.
Ce scénario se heurte toutefois à une contradiction majeure : puisqu’elles se forment à partir de gaz fraîchement éjecté, les galaxies naines de marée sont très jeunes, ce qui rend impossible la présence d’amas globulaires. Or DF2 et DF4 sont anciennes et entourées de nombreux amas globulaires, qui plus est parmi les plus massifs et les plus lumineux jamais observés. Ces galaxies ne sont donc pas des naines de marée, mais représentent un type d’objet totalement nouveau, que les modèles existants n’avaient pas anticipé. Alors, comment DF2 et DF4 ont-elles été formées ?
La première hypothèse proposée est celle de l’« arrachement par effets de marée » : des forces gravitationnelles auraient progressivement arraché la matière noire à ces galaxies. Toutefois, leurs étoiles et leurs amas globulaires ne montrent pas les signatures attendues pour un tel mécanisme. En 2019, aucune théorie ni aucune simulation ne parvenait encore à rendre pleinement compte des propriétés de DF2 et DF4.
Puis, cette année-là, l’astrophysicien Joseph Silk, de l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis, développe un modèle pour expliquer DF2. D’après celui-ci, si une collision à grande vitesse entre deux galaxies naines se fait avec un angle approprié, elle pourrait séparer la matière visible de la matière noire. L’impact produirait également une pression suffisamment intense pour déclencher la formation d’amas globulaires particulièrement brillants.
Pour parvenir à ce scénario, Joseph Silk s’est intéressé à l’amas de la Balle, un immense groupement de galaxies qui se serait formé lorsque deux amas galactiques sont entrés en collision à une vitesse relative d’environ 4 500 kilomètres par seconde. En comparant des cartes en rayons X, qui révèlent la distribution du gaz chaud, avec des cartes de gravité obtenues grâce à l’observation de la courbure que prend la lumière lorsqu’elle traverse l’amas, les astronomes ont montré que la matière visible et la matière noire en son sein étaient spatialement séparées. À aucun endroit les deux types de matière ne se mélangent. L’interprétation la plus plausible est la suivante : à la suite de la collision de deux plus petits amas de galaxies, la matière noire a traversé la région sans être ralentie, tandis que le gaz et les étoiles, eux, se sont comme entremêlés. La matière visible, ralentie, est donc restée en arrière, se séparant ainsi de la matière noire. Ce constat fait de l’amas de la Balle l’une des observations les plus célèbres en faveur de l’existence de la matière noire.

Cette image de l’amas de la Balle, réalisée à partir des données des télescopes spatiaux James-Webb et Chandra, montre la matière noire (cartographiée en bleu par lentille gravitationnelle) se séparant de la matière ordinaire (en rose). Un processus similaire pourrait expliquer pourquoi certaines galaxies sont dépourvues de matière noire.
© NASA, ESA, CSA, STScI, CXC; Science: James Jee/Yonsei University, UC Davis; Sangjun Cha/Yonsei University; Kyle Finner/Caltech/IPAC
C’est en prenant appui sur le modèle de Joseph Silk que l’équipe à l’origine de la découverte de DF2 et DF4 a développé le scénario dit « de la naine-balle » (bullet dwarf). Ici, ce ne sont pas des amas de galaxies qui entrent en collision, mais des galaxies naines. Les halos de matière noire traversent l’ensemble sans interaction notable, à l’inverse du gaz qui, en se percutant, génère des ondes de choc capables de déclencher une flambée d’étoiles et la formation d’amas globulaires massifs. De nouvelles galaxies émergent alors, riches en étoiles mais pauvres en matière noire.
Après avoir d’abord appliqué ce scénario à DF2, Pieter van Dokkum et ses collaborateurs l’ont étendu au cas de DF4 et à toute une série d’autres galaxies qui seraient potentiellement nées d’une même collision ancienne au sein du groupe NGC 1052, la galaxie elliptique à laquelle sont associées DF2 et DF4. Puisque les galaxies progénitrices n’ont pas été détruites, elles ont poursuivi leur course, laissant derrière elles une traînée de nouvelles galaxies formées à partir du gaz arraché. Ces galaxies, pauvres en matière noire mais riches en étoiles et en amas globulaires, dessinent aujourd’hui une structure quasi linéaire au sein du groupe. Certaines de ces galaxies pourraient posséder plus d’amas globulaires que d’autres, en fonction de la manière dont s’est dispersée la matière, mais elles partageraient toutes les mêmes propriétés fondamentales.
Des balles dans le cosmos
Le nombre de galaxies formées à la suite d’un tel événement dépend de différents paramètres, comme la quantité de gaz disponible au sein des galaxies progénitrices ainsi que de la matière dont la matière se répand après l’impact. Dans le cas du groupe NGC 1052, ce processus aurait pu produire pas moins de sept à onze galaxies.
Jusqu’à il y a peu, ce scénario n’était utilisé que pour rendre compte des galaxies au sein de NGC 1052, laissant penser qu’il s’agissait là d’un cas exceptionnel. Toutefois, les chercheurs à l’origine de ce modèle estimaient pour leur part que ce type d’événements pourrait se produire de l’ordre d’une fois tous les 65 millions d’années-lumière carrées. Une fréquence faible, mais non négligeable à l’échelle cosmique. D’ailleurs, si à cette époque aucun autre cas n’avait effectivement été identifié, un nouveau a été observé en 2025.
C’est dans ce contexte que mes collègues et moi-même avons cherché des objets similaires ailleurs dans l’Univers, afin de déterminer si ces galaxies appauvries en matière noire sont plutôt des anomalies ou les membres d’une catégorie plus vaste. Ceci nous a amenés à jeter notre dévolu sur FCC 224, une galaxie située à la périphérie de l’amas du Fourneau, à environ 60 millions d’années-lumière. Une étude de 2021 montrait que la luminosité de ses amas globulaires était comparable à celles de DF2 et DF4, ce qui nous a tout de suite intrigués.
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Nous avons entrepris d’étudier FCC 224 suivant trois approches. D’une part, nous avons demandé à obtenir du temps d’observation avec le télescope spatial Hubble, dont la haute résolution permet d’étudier en détail les amas globulaires. D’autre part, nous avons également sollicité du temps auprès de deux des plus grands télescopes terrestres : l’observatoire Keck, à Hawaii, et le Very Large Telescope (VLT), au Chili. Chacune de ses installations a des avantages spécifiques. L’instrument Keck Cosmic Web Imager, installé sur Keck, a une résolution élevée mais un champ de vision restreint. Le spectrographe Multi-Unit Spectroscopic Explorer (Muse) du VLT, lui, couvre une zone plus vaste mais avec une résolution inférieure. En fin de compte, nous avons eu l’autorisation d’utiliser chacun des trois observatoires.
Les données récoltées par Hubble ont confirmé le caractère exceptionnellement lumineux des amas globulaires. Celles obtenues par Keck nous ont permis d’étudier les étoiles de FCC 224 et de mesurer leurs vitesses. Combinées, ces deux séries d’observations ont confirmé l’hypothèse que FCC 224 est bel et bien dépourvue de matière noire. Les mesures effectuées par le VLT nous sont parvenues plus tard. Nous sommes donc encore en train de les analyser afin de déterminer si c’est l’entièreté de la galaxie qui ne contient pas de matière noire, ou seulement sa région centrale.
Toutes ces mesures nous montrent que FCC 224 partage de nombreuses propriétés avec DF2 et DF4. Ainsi, ces trois exemples nous permettent d’établir une sorte de recette pour identifier d’autres galaxies sans matière noire : elles doivent abriter une population d’étoiles très ancienne, des amas globulaires nombreux et anormalement brillants, et des étoiles du même âge que leurs amas globulaires. Cette dernière propriété est d’ailleurs particulièrement inhabituelle : les amas globulaires sont généralement bien plus âgés que les étoiles de leurs galaxies hôtes. Mais DF2, DF4 et FCC 224, semblent avoir formé leurs étoiles et leurs amas globulaires au même moment et à partir du même matériau, laissant supposer l’existence d’un épisode unique et intense de formation stellaire.
Si FCC 224 est bien né du même scénario de la naine-balle que les deux autres, on devrait donc trouver dans son voisinage une traînée de galaxies issues de la même collision. Je me suis donc mise en quête de ces éventuels compagnons. Mes recherches m’ont menée à FCC 240, dont la morphologie et les populations stellaires sont en tout point analogues à celles de sa comparse, renforçant l’hypothèse d’une origine commune. Tout porte à croire que FCC 240 et FCC 224 forment une paire jumelle, tout comme DF2 et DF4. Le potentiel de cette découverte m’a permis d’obtenir de nouvelles observations au VLT, visant à mesurer la dynamique stellaire de FCC 240. Bien que l’analyse soit toujours en cours, prendre part à cette investigation en temps réel est une expérience particulièrement stimulante.
S’il s’avère que FCC 240 est elle aussi dépourvue de matière noire, cela pourrait être le signe de l’existence de quelque chose d’encore plus profond : peut-être que ce processus de formation produit systématiquement au moins deux galaxies. En d’autres termes, ces systèmes pourraient toujours se former par paires, voire par petits groupes.
La multiplication des découvertes de galaxies sans matière noire soulève de nombreuses questions. Elles ne peuvent plus être considérées comme de simples anomalies isolées. On les trouve dans différentes régions de l’Univers, et nos modèles de formations galactiques doivent maintenant réussir à rendre compte de leur existence, et ainsi comprendre comment une galaxie naine peut naître et survivre sans matière noire. Plusieurs pistes sont activement explorées.
Afin de mieux comprendre ces objets, nous devons en identifier davantage, tout en perfectionnant nos simulations et nos modèles théoriques de l’Univers. Les relevés profonds à grand champ seront également essentiels. En ce sens, l’observatoire Vera-C.-Rubin, dont la construction s’est récemment achevée au Chili, jouera un rôle déterminant : au cours de la prochaine décennie, son programme LSST (Legacy Survey of Space and Time) cartographiera le ciel austral avec une précision inédite. Il révélera sans doute de nombreuses galaxies, au nombre desquelles, peut-être, certaines qui partagent des caractéristiques avec DF2, DF4, FCC 224 ou FCC 240.
Il existe une dimension presque circulaire dans cette histoire. Ce nouvel observatoire porte le nom de l’astronome Vera C. Rubin, dont les travaux pionniers sur la rotation des galaxies furent parmi les premiers indices solides de l’existence de la matière noire. Aujourd’hui, le télescope qui l’honore pourrait contribuer à élucider le cas de galaxies qui en sont dépourvues. Et, clin d’œil moderne, les données de l’observatoire seront sans doute traitées par l’architecture d’intelligence artificielle de l’entreprise technologique Nvidia, également baptisée Rubin. Ainsi, Rubin aidera Rubin à débusquer des galaxies susceptibles de remettre en cause la découverte de Rubin.
Pour moi, tout a commencé par une discussion en salle de cours. Cette question est désormais au cœur de mes recherches. L’idée que des galaxies puissent se former sans matière noire bouscule l’un des piliers de notre compréhension de l’Univers. Nous ignorons encore la fréquence et les mécanismes par lesquels ces galaxies émergent. Mais nous savons qu’elles existent. Et voilà une énigme qui vaut la peine d’être élucidée.
Là où la matière noire règne en maître
Le modèle standard de formation des galaxies décrit un scénario relativement simple : un halo de matière noire s’effondre sous l’effet de sa propre gravité, attirant le gaz environnant. En se refroidissant et en se condensant, ce gaz finit par former des étoiles, donnant naissance aux galaxies que nous voyons aujourd’hui. Pourtant, à mesure que les observations s’affinent, l’Univers semble prendre un malin plaisir à bousculer ce scénario bien huilé. Si DF2 ou FCC 224 présentent un net déficit de matière noire, d’autres spécimens identifiés récemment semblent au contraire représenter l’extrême inverse : des structures où la matière invisible domine presque entièrement la masse totale.
C’est le cas de l’objet CDG-2, une galaxie naine découverte dans l’amas de Persée, véritable négatif des galaxies naines dépourvues de matière noire. Car au sein de CDG-2, cette composante ne manque pas : elle représente plus de 99 % de la masse totale de l’objet. Les astronomes soupçonnent que cette galaxie a subi un véritable « siphonnage » gravitationnel par ses voisines plus massives. CDG-2 aurait été progressivement dépouillée d’une grande partie de son gaz par les interactions gravitationnelles au sein de l’amas, ne conservant qu’une population stellaire extrêmement ténue. Elle n’est aujourd’hui qu’un halo massif quasiment dépourvu d’étoiles, et dont la faible luminosité résiduelle la rend presque indétectable pour les télescopes classiques.
À l’autre extrémité du spectre des anomalies se trouve un objet encore plus déroutant, baptisé Cloud-9. Ici, il ne s’agit même plus vraiment d’une galaxie au sens classique du terme. Cloud-9 est un vaste nuage d’hydrogène entouré d’un halo de matière noire, mais totalement dépourvu d’étoiles. L’objet a d’abord été repéré par des radiotélescopes grâce au signal caractéristique de l’hydrogène neutre, avant que le télescope spatial Hubble ne confirme l’absence de toute population stellaire. Les astronomes pensent que Cloud-9 pourrait représenter ce qu’on appelle une « galaxie ratée ». Dans l’Univers primordial, de nombreux petits halos de matière noire se seraient formés, mais tous ne seraient pas parvenus à enclencher la formation stellaire. C’est le cas de Cloud-9, qui était soit trop pauvre en gaz soit incapable de le condenser pour allumer ses premières étoiles.
Mis bout à bout, ces objets esquissent un panorama étonnamment varié des destins galactiques possibles, loin du scénario unique longtemps envisagé.
Évrard-Ouicem El Jaouhari