« Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison » : au XVIe siècle, le médecin suisse Paracelse édictait ce principe phare de la toxicologie. Pourtant, cette affirmation compte quelques exceptions notables. Comme le rappelle le Pr Antoine Dupuis, professeur de pharmacie à l’université de Poitiers (Vienne) et ex-président de la Société française de pharmacie clinique (SFPC), « ce n’est pas le cas des perturbateurs endocriniens, dont de très faibles doses peuvent avoir des effets importants, tandis que de fortes concentrations n’en auront pas », voire produiront des effets opposés.

Un fléau sanitaire mondial

Bien au-delà de la simple curiosité toxicologique, les perturbateurs endocriniens constituent un fléau sanitaire mondial. Ils seraient, entre autres, liés à des troubles du système reproducteur (puberté précoce chez les jeunes filles, malformations génitales chez les garçons, infertilité, etc.), mais aussi à des cancers hormonodépendants (sein, ovaire, prostate, etc.), au diabète de type 2 et à l’obésité, ainsi qu’à diverses altérations du neurodéveloppement, telles que les troubles du spectre de l’autisme (TSA) et les troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). En 2015, des chercheurs européens et américains estimaient à 157 milliards d’euros le coût annuel médian des perturbateurs endocriniens dans l’Union européenne, soit 1,23 % de son produit intérieur brut.

Des soupçons concernant certains antalgiques

Des pesticides aux plastifiants, en passant par les retardateurs de flamme et les revêtements de poêles adhésives, les perturbateurs endocriniens sont partout… jusque dans certains médicaments. Au-delà de ceux qui visent précisément à agir sur le système hormonal (contraceptifs, certains traitements de la ménopause), plusieurs principes actifs pourraient être dotés de telles propriétés. Des travaux pointent des antalgiques, notamment le paracétamol, soupçonnés d’accroître le risque de cryptorchidie chez les garçons exposés in utero et de diminuer la production de testostérone. En revanche, contrairement à ce qu’a affirmé le président américain, Donald Trump, en septembre 2025, aucun lien n’a été établi à ce jour entre une exposition pendant la grossesse et l’autisme.

Exemple bien connu de médicament à effet perturbateur endocrinien, le diéthylstilbestrol (Distilbène), prescrit aux femmes enceintes jusqu’en 1977. Indiqué dans la prévention des fausses couches, cet œstrogène de synthèse s’est avéré responsable, chez les personnes exposées in utero, d’un surrisque de cancers hormonodépendants, d’infertilité et de malformations génitales. Pour ces dernières, la surincidence semble persister dans la génération suivante, selon un phénomène dit transgénérationnel lié à des modifications épigénétiques, héritables sans altération de la séquence d’ADN.

Parabènes et phtalates dans les excipients

Au-delà des principes actifs, certains excipients sont des perturbateurs endocriniens. Parmi les principaux, les parabènes, ou parahydroxybenzoates, sont utilisés comme conservateurs en raison de leurs propriétés antibactériennes et antifongiques, afin d’empêcher une contamination du médicament et/ou une dégradation du principe actif. Également fréquents, les phtalates servent d’agents plastifiants pour le pelliculage, d’agents liants dans les comprimés, gélules et granulés, ou encore à modifier la viscosité des formulations liquides.

Si les études abondent quant à l’exposition aux micropolluants via l’alimentation, celles consacrées aux médicaments sont bien plus rares. En 2020, une étude réalisée par l’équipe d’Antoine Dupuis, au centre hospitalier universitaire de Poitiers, s’est attelée à ce sujet. Portant sur 22 nouveau-nés hospitalisés en réanimation néonatale, elle révèle que 81 % des prescriptions effectuées comportaient au moins un parabène, et que chaque enfant avait été exposé au moins une fois au méthylparabène ou au propylparabène.

Impact significatif chez les nouveau-nés

La même équipe a confirmé ces résultats grâce à une étude multicentrique menée sur la base de données de Logipren, logiciel d’aide à la prescription en unité de néonatologie et de réanimation pédiatrique. Sur 8 078 nouveau-nés pris en compte, 57,7 % étaient exposés aux parabènes d’origine médicamenteuse au cours de leur séjour hospitalier, voire 85,2 % chez ceux nés prématurément, avant 28 semaines d’aménorrhée. De même, l’exposition était plus élevée chez les enfants prématurés en raison d’une dose et d’une durée plus significative. « Les nouveau-nés, plus particulièrement lorsqu’ils sont prématurés, sont ceux chez qui les perturbateurs endocriniens peuvent avoir l’impact le plus important sur la santé », commente Antoine Dupuis.

Le sujet n’est pas méconnu des autorités de santé. En 2014, l’Agence européenne des médicaments (EMA) proposait des valeurs seuils pour le phtalate de dibutyle (DBP) et le phtalate de diéthyle (DEP), les deux principales substances de ce type. Un an auparavant, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) avait demandé la reformulation de cinq médicaments, qui excédaient ces teneurs en phtalates. Quant aux parabènes, l’agence européenne se montre moins impérative, faute de données suffisantes quant à leur toxicité chez l’être humain, tout en rappelant la nécessité d’éviter leur emploi, ou, à défaut, de les utiliser à la plus faible dose.

Le dioxyde de titane nanométrique, un additif problématique

Une étude de 2017 de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) a montré que le dioxyde de titane (TiO₂, additif E171), en grande partie sous forme nanométrique, pouvait provoquer des lésions précancéreuses dans le côlon de rats. Par précaution, la France a interdit son usage dans les aliments en 2020, suivie par l’Union européenne en 2022.

Au-delà des aliments, ce colorant, utilisé comme pigment blanc et opacifiant, se retrouve dans de nombreux produits de santé, dont environ 4 000 médicaments (38 % des spécialités). Particulièrement exposées, les personnes âgées de plus de 60 ans en ingéreraient, du seul fait des médicaments, 4 mg par jour, contre 1,24 mg par jour chez les 20-59 ans.

Malgré ces alertes, la Commission européenne a estimé, en 2025, que son usage dans les médicaments peut se maintenir. Elle s’appuie sur un rapport de l’industrie (laboratoires pharmaceutiques et producteurs de TiO₂), lequel met en avant son rôle protecteur face à l’humidité et à la photodégradation, ainsi que le manque d’autres options efficaces. Selon l’Association de veille et d’information civique sur les enjeux des nanosciences et des nanotechnologies (Avicenn), cette évaluation aurait mérité une contre-expertise indépendante, d’autant que certains génériques de princeps contenant du TiO₂ existent déjà sans cette molécule, ce qui prouve qu’une substitution est possible.

Un problème connu, mais négligé ?

Qu’en est-il des moyens mis en œuvre par les laboratoires pharmaceutiques pour éviter l’usage de ces substances ? Contacté, le Leem (Les Entreprises du médicament) n’a pas été en mesure de répondre, tandis que l’ANSM n’a, quant à elle, pas donné suite. Selon Antoine Dupuis, l’industrie, qui communique peu à cet égard, « est consciente du problème, et a commencé à travailler sur le sujet. D’ailleurs, la composition de certains médicaments a évolué [c’est le cas du Doliprane pédiatrique en sirop, désormais dénué de parabène, NDLR]. Le médicament pédiatrique demeure toutefois le parent pauvre de la recherche : les essais sont plus difficiles à mener, les doses varient en fonction de l’âge et du poids. C’est un marché bien moins intéressant financièrement que les médicaments pour adultes ».

Dans l’attente de reformulations, la substitution demeure le moyen le plus sûr d’atténuer l’exposition aux parabènes et aux phtalates présents dans les médicaments. En effet, pour un même principe actif, certaines marques les incluent dans leurs excipients, d’autres non. Dans les faits, de telles substitutions liées à la présence de perturbateurs endocriniens semblent rares dans les choix médicaux : « Même si la problématique est bien connue du grand public, le sujet devient compliqué dès qu’il touche au médicament. Pourtant, l’intégrer comme critère de choix d’un générique ou d’une spécialité sans ordonnance pourrait constituer un choix pertinent, observe Antoine Dupuis. Faute d’outils adaptés, cette démarche demeure difficile à entreprendre pour le pharmacien, et est rarement appliquée. »

Expositions multiples et effet cocktail

À la différence des produits de parapharmacie, le niveau de préoccupation des pharmaciens comme des clients semble moindre concernant la composition des médicaments. Dans sa thèse soutenue en 2023, Aurélien Chartier, désormais pharmacien adjoint à Surgères (Charente-Maritime), a sondé 42 confrères de Nouvelle-Aquitaine. Si 81 % d’entre eux disent savoir que certains médicaments contiennent des perturbateurs endocriniens, seuls 47,7 % se déclarent intéressés ou très intéressés par le sujet. À tort, selon Aurélien Chartier, inquiet de la surincidence de cancers pédiatriques dans sa région : « Les perturbateurs endocriniens agissent selon des effets cocktail. Ce n’est pas la dose qui importe, mais la diversité de ceux auxquels nous sommes exposés, via l’environnement ou l’alimentation. Il est donc crucial de ne pas en ajouter ».

À retenirLes perturbateurs endocriniens, mis en cause dans de nombreuses maladies, constituent une menace sanitaire majeure.Parmi eux, les parabènes et les phtalates sont présents dans des médicaments. Pourtant, leur absence dans certains génériques montre que leur emploi n’a rien d’inéluctable.Les nouveau-nés, en particulier les prématurés, figurent parmi les populations les plus exposées et les plus vulnérables.Si les pharmaciens officinaux sont bien informés sur les perturbateurs endocriniens, leur attention se restreint le plus souvent aux produits de parapharmacie.