Edito du verdict Mazan : « La peur doit changer de camp »

Et à vrai dire, on ne savait pas à quoi s’attendre, tant son titre, Et la joie de vivre, résonnait curieusement dans tout le bruit qu’avait fait le procès. Un tonnerre judiciaire des plus nécessaires néanmoins, puisque le procès n’avait pas seulement jugé la folie furieuse d’un époux dysfonctionnel (« un homme clivé » à double personnalité) qui voulait « soumettre une femme insoumise », mais bien la collusion de plusieurs hommes dans l’acte de violer une femme sédatée. Le calvaire, « l’insu » de Gisèle Pelicot, dura une dizaine d’années. Le mari occupé à son entreprise de destruction symbolique filmait ses séances pour nourrir ses fantasmes, recruter des détrousseurs, étendre, in fine, son pouvoir ogresque, validé par plus de 80 hommes.

« J’avais été heureuse, j’en étais sûre »

Ainsi, ce procès saturé de faits enregistrés ne fut pas celui de la vérité mais bien celui d’une époque qui se demandait si Gisèle Pelicot n’était une femme ou duplice, ou sous influence. Une victime certes, mais qu’on allait dépecer pour voir si elle n’était pas un peu coupable. C’était tellement glauque, ça ne pouvait pas s’expliquer autrement que par un dérèglement familial, de ces faits divers crasseux qu’on explique par le milieu d’origine ou des problèmes socio-économiques.

Rien de tout cela dans le récit de Gisèle Pelicot, si ce n’est ces motifs répétés dans bien des familles : un amour mal distribué, des relations filiales complexes (avec son père, son frère), une mère disparue trop tôt, des problèmes de fric, des difficultés de couple. Lui, mystérieux, malheureux, abîmé par son enfance ? « Il m’était alors impossible de savoir que ceux qui souffrent se retournent contre ceux qu’ils aiment », écrit-elle.

« Je ne cesserai jamais de me demander ce que j’aurais pu faire, dire, ou simplement voir.

En 320 pages d’un récit fait de détails qui jamais cependant n’enjolivent, Gisèle Pelicot éclôt d’un costume qui ne lui avait jamais convenu, celui de « la bonne victime ». De la même manière qu’elle cherche à clamer qu’elle pas une icône. Au cours des pages, elle prend dans ses bras ses enfants malmenés et défaits ; ne jette aucun souvenir sans l’avoir déplié complètement ; dresse les contours d’une mère qui lui a fait don de « la pulsion de vie » ; remercie ces femmes en essaim au pied du palais de justice d’Avignon, mais surtout, cherche la justesse. « Je tente de désamorcer dans leurs regards le trop-plein d’admiration. Je n’ai fait que marcher le long d’une faille, la mienne ».

→ Et la joie de vivre | Récit | Gisèle Pelicot | Flammarion, 320 pp., 22,50 €.

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