Cette découverte a eu lieu en début d’année 2025 et mérite qu’on s’y attarde. Des scientifiques du Salk Institute, à San Diego, ont construit l’atlas épigénétique du vieillissement cérébral le plus détaillé jamais réalisé. Leur conclusion est nette : avec l’âge, le cerveau ne se dégrade pas simplement, il perd progressivement sa capacité à réguler l’expression de ses propres gènes. Un dérèglement qui peut, par effet boule de neige, perturber des pans entiers du fonctionnement neuronal.

Quand le cerveau perd la maîtrise de son ADN

Chaque cellule du corps humain contient le même ADN. Ce qui diffère d’une cellule à l’autre, c’est la façon dont cet ADN est « lu ». C’est précisément le rôle des marqueurs épigénétiques : de petites étiquettes chimiques qui activent ou désactivent certains gènes selon les besoins de la cellule.

Des analyses cellulaires approfondies, réalisées par des scientifiques de l’Université de l’Illinois à Chicago, révèlent que certains cerveaux très âgés présentent une activité biologique distincte dans l’hippocampe. Ces résultats pourraient modifier notre compréhension du vieillissement cognitif. © XD

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La méthylation est l’un de ces mécanismes. Un groupe méthyle se fixe sur l’ADN et « éteint » un gène. Joseph Ecker, généticien au Salk Institute et coauteur de l’étude publiée dans Cell, explique que les neurones sont surtout dépendants de ce contrôle fin, car ils doivent fonctionner toute une vie sans se permettre le moindre écart d’expression génique.

Or, voilà ce que l’équipe a observé sur des cerveaux de souris à trois stades de vie :

À 2 mois (jeune âge), les marqueurs de méthylation sont abondants et bien positionnés.À 9 mois (âge adulte), une légère érosion commence à s’observer.À 18 mois (vieillesse), les pertes sont significatives, spécialement dans les cellules immunitaires du cerveau appelées microglies.

Dans ces microglies âgées, des gènes liés à l’immunité s’activent de façon excessive, faute de méthylation pour les freiner. Ce n’est pas anodin : une réponse immunitaire trop soutenue dans le cerveau peut détruire des neurones et fragiliser l’architecture neurale.


Le cerveau perd le contrôle de ses gènes en vieillissant. © VM, iStock

Les « gènes sauteurs » : un risque sous-estimé

Parmi les découvertes les plus frappantes de l’étude figure le rôle des transposons, aussi appelés « gènes sauteurs ». Ces séquences d’ADN répétitives ont la capacité de se copier-coller ailleurs dans le génome. Normalement tenus en laisse par la méthylation, ils s’activent davantage quand ces marqueurs disparaissent.

David Sinclair, généticien à l’Université Harvard, qui n’a pas participé à l’étude mais en a commenté les résultats, est direct à ce sujet : « Ce sont des gènes que nous avons largement négligés, pourtant ils suivent remarquablement bien le vieillissement, suggérant que nous perdons peut-être le contrôle sur des parties du génome centrales au vieillissement cérébral ».

L’étude du mode de vie des super-seniors est un moyen de mieux comprendre le vieillissement en bonne santé. © Reese/peopleimages.com, Adobe Stock

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L’équipe a également constaté des modifications dans la structure de la chromatine, cette organisation compacte de l’ADN autour de protéines. Avec l’âge, de nouvelles petites boucles structurelles appelées domaines d’association topologique (TAD) apparaissent. Leur augmentation pourrait constituer une nouvelle signature mesurable du vieillissement génomique.

Ces résultats ouvrent une piste concrète : certains individus qualifiés de « super-vieillissants », qui conservent d’excellentes capacités mnésiques après 80 ans, présenteraient moins d’activation de ces gènes sauteurs. Cela expliquerait en partie pourquoi leurs neurones restent plus nombreux et fonctionnels dans les zones mémorielles du cerveau.

La prochaine étape pour Ecker et ses collègues est claire : appliquer cette cartographie épigénétique au cerveau humain, pour mieux comprendre quels leviers biologiques pourraient ralentir, voire inverser, ce glissement vers le désordre génomique.