Deux semaines avant l’ouverture de la Biennale d’art de Venise, Dries Van Noten et Patrick Vangheluwe ouvrent les portes de leur fondation avec cette exposition inaugurale « THE ONLY TRUE PROTEST IS BEAUTY« . Le titre s’inspire d’une phrase de l’auteur-compositeur et militant politique américain Phil Ochs, dont les chansons sont devenues des hymnes de protestation dans les années 1960 :« En des temps si laids, la seule véritable protestation est la beauté. »
Chandeliers « Black Moon » de Lionel Jadot, chez Objects With Narratives et silhouette Haute Couture Automne/Hiver 1997 de Christian Lacroix, look 59, perruque et coiffure réalisées par Fabio Petri. © Matteo de Mayda
L’exposition explore ainsi la beauté comme force de provocation, de réflexion et de transformation. Le styliste flamand n’en propose pas une lecture purement esthétique, mais la décline en variations : rencontre, tension, harmonie inattendue ou perturbation subtile, capable de déstabiliser le regard, d’éveiller la perception et de faire émerger quelque chose de nouveau. « Nous nous intéressons à la beauté non pas comme une réponse, mais comme une question », déclarent Dries Van Noten et Patrick Vangheluwe. « Ce n’est pas une échappatoire à la réalité, mais une manière de s’y engager. Lorsque la beauté accepte l’ambiguïté, la lenteur et la contradiction, lorsqu’elle dérange plutôt qu’elle ne résout, elle devient une forme subtile de protestation. »
© Camilla Glorioso
Dès le portego du rez-de-chaussée — axe reliant l’entrée terrestre aux portes d’eau du Grand Canal — une sculpture de l’artiste belge Peter Buggenhout (Axel Vervoordt Gallery) donne le ton. Sa présence trouble, chargée de poussière, « invite à réfléchir à l’incertitude et à l’impermanence de l’expérience humaine. » L’objet semble suspendu entre apparition et disparition.
La présentation se déploie ensuite dans vingt salles du Palazzo Pisani Moretta. Plus de 200 œuvres y circulent dans une scénographie intuitive, où mode, joaillerie, art, design, photographie, verre et céramique cohabitent sans hiérarchie. Elles résonnent avec l’architecture, l’histoire et le langage décoratif du palais, dans une narration instinctive, souvent révélée dans la pénombre des salles.
Comme des Garçons,
Collection Printemps/Été 2024, Headpiece par Julien d’Ys. Derrière : Portrait de
Giustiniano Bullo enfant par un artiste inconnu, XVIIIe siècle. © Matteo de Mayda
« Whiskered Sentinel », 2024, de Steven Shearer, impression UV sur toile, galeries Eva Presenhuber et David Zwirner. Piano à queue 36437, 1893, de Julius Blüthner. Portrait de Pietro
Vettor Pisani par un artiste inconnu, XVIIIe siècle. © Matteo de Mayda
Dans la première salle du Piano Nobile, le plafond représentant La Victoire de la Lumière sur les Ténèbres de Guarana (élève de Giambattista Tiepolo) dialogue avec des photographies contemporaines de Steven Shearer (David Zwirner et Galerie Eva Presenhuber), des bijoux memento mori de Codognato, ainsi qu’avec des pièces de Christian Lacroix et de Comme des Garçons.
La mode occupe ici une place structurante, sans jamais dominer. Quinze silhouettes de Christian Lacroix — dont certaines rarement exposées issues de collections privées — prolongent le langage ornemental du palais. Les silhouettes de Rei Kawakubo pour Comme des Garçons (depuis 2015) déplacent les repères : volumes autonomes, formes abstraites, refus de la lisibilité immédiate. À cela s’ajoute le travail du jeune designer palestinien Ayham Hassan, qui transforme la contrainte en langage de résilience.
Vase, chandelier et verre à pied, 2026, d’Alexander Kirkeby, galerie Uppercut. © Matteo de Mayda
« Tears of light », 2022, de Ritsue Mishima, galerie Pierre Marie Giraud. © Pierre Marie Giraud
Autour de ces pièces, un réseau de correspondances se construit. Les fresques du palais entrent en résonance avec les céramiques de Kaori Kurihara. Les verres historiques des Pisani Moretta dialoguent avec les œuvres d’Alexander Kirkeby (Uppercut), de Ritsue Mishima (Pierre Marie Giraud Gallery) et d’Armand Louis, dans une continuité fragile entre transparence et matière.
Au premier plan : oeuvre « Flotsam Jetsam », 2017, de Misha Kahn. Au second plan : « Metropolis Cabinet », 2025, d’Arthur Vandergucht. Huile sur toile, La crucifixion avec les endeuillés, École toscane, XVIe siècle. © Matteo de Mayda
Dans une alcôve de chapelle, une installation du designer et sculpteur américain Misha Kahn (Friedman Benda) introduit une dissonance assumée, suivie des compositions de la britannique Ann Carrington, réalisées à partir de métal récupéré. Plus loin, une réflexion sur l’assise met en tension mobilier ancien et créations contemporaines de Guillermo Santomà, Nifemi Marcus-Bello (Side Gallery), Lionel Jadot (Objects With Narratives) et Wendy Andreu (Uppercut).
Tout ici repose sur une même ligne de tension : l’excellence du geste et la fragilité des équilibres. Dès que l’harmonie semble s’installer, elle est déplacée, fissurée, réactivée. Davantage qu’une exposition, « THE ONLY TRUE PROTEST IS BEAUTY » propose une expérience du regard : une beauté qui dérange, ralentit et maintient ouverte une forme d’incertitude. À découvrir jusqu’en octobre, avant la fermeture temporaire du palais pour restauration.