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Les menaces de privatisation de l’audiovisuel public sont relancées. Ce jeudi 29 avril, au micro de BFMTV, Jordan Bardella a réaffirmé son souhait de privatiser l’audiovisuel public si le Rassemblement national arrive au pouvoir l’année prochaine. Ce projet concernant l’avenir du service public soulève plusieurs questions. Quelles sont les étapes pour arriver à une privatisation de l’audiovisuel public ? Est-ce réellement possible en France ? Le projet du président du RN semble en effet se heurter à plusieurs obstacles qui rendraient sa réalisation peu probable…

Jordan Bardella souhaite lancer la privatisation de l’audiovisuel public français si son parti arrive au pouvoir en 2027. Le président du Rassemblement National – qui a annoncé mercredi 30 avril sur BFMTV cette intention s’il parvient au pouvoir – lancerait alors une procédure longue et lourde, qui pourrait rencontrer plusieurs difficultés. 

Une procédure législative et politique lourde

La première étape serait une modification de la loi. Aujourd’hui, les missions assignées à l’audiovisuel public sont définies par la loi du 30 septembre 1986, autrement appelée loi Léotard. Une privatisation de l’audiovisuel public nécessite donc de faire passer une nouvelle législation. Le rôle et le fonctionnement de l’Arcom, l’instance de régulation de l’audiovisuel et du numérique en France, devraient aussi être remis sur la table.

Cela suppose donc que le Rassemblement national dispose d’une majorité au Parlement pour faire voter ce nouveau texte. Étant donné qu’il s’agit d’un sujet politique particulièrement crispant, la possibilité d’un recours auprès du Conseil constitutionnel n’est pas à exclure au cours de la procédure législative. La Constitution française assure de son côté dans son article 34 que la loi fixe les règles concernant « les garanties fondamentales accordées aux citoyens », y compris en ce qui concerne « la liberté, le pluralisme et l’indépendance des médias ».  Si la loi concernant la privatisation de l’audiovisuel public ne respecte pas ces garanties, elle pourrait être retoquée par le Conseil constitutionnel.

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La privatisation en contradiction avec la norme européenne ?

Modifier la loi française pour privatiser l’audiovisuel public entraînerait également un potentiel choc avec les normes européennes. En effet, l’Union européenne a adopté une loi sur la liberté des médias (appelée « European Media Freedom Act« ) en mars 2024 qui concerne notamment l’audiovisuel public. Le texte précise que « le service public joue un rôle particulier sur le marché des médias, assurant aux citoyens et aux entreprises de bénéficier d’une couverture de l’information impartiale ». Il rappelle « l’importance de la télévision publique qui vise à satisfaire les besoins démocratiques, culturels et sociaux de chaque société et préserve le pluralisme ». 

Même si le texte européen assure que chaque État membre définit lui-même le cadre d’exercice du service public au sein de son territoire, l’Union européenne pourrait attaquer la France en justice en raison de cette nouvelle loi. En théorie, l’UE pourrait instruire un procès en manquement contre la France devant la Cour de justice de l’Union européenne si l’audiovisuel public venait à être supprimé, comme l’explique le journal Marianne. En effet, selon la hiérarchie des normes, la loi d’un État membre ne peut contredire les textes européens, ce qui pourrait pousser l’UE à agir.

La privatisation reste peu viable économiquement 

Au-delà de toute la procédure politique et institutionnelle, cette privatisation pourrait se heurter au contexte actuel. D’un point de vue économique, les différentes composantes de l’audiovisuel public pourraient être repris par des acteurs privés. Selon les données d’Alternatives Économiques, dans l’état actuel des choses, aucun groupe privé du marché des médias français ne serait en mesure de réaliser ces différentes absorptions.

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Ainsi, faute d’acquéreur, France Télévisions semble difficilement pouvoir fusionner avec les groupes Bouygues (TF1, LCI, TFX), Canal+ (CNews, C8, Canal+) ou Bertelsmann (M6, W9, 6Ter). Ces firmes sont plutôt préoccupés par les montées en puissance des plateformes en ligne comme Netflix, YouTube et Disney+.

L’opinion publique française reste favorable au service public

Enfin, Jordan Bardella devrait convaincre l’opinion publique de la nécessité de cette privatisation. Le service public reste encore aujourd’hui la première source d’informations pour la majorité des Français. Comme le révèle une enquête Ipsos en décembre 2025, près de 7 Français sur 10 déclarent avoir une bonne image de l’audiovisuel public. Pour les différentes chaînes de télévision, c’est France 2 qui suscite le plus d’attachement (57 %), puis Arte (55 %) à égalité avec France 3. 

En ce qui concerne la fameuse privatisation, « les Français ne perçoivent pas la privatisation comme permettant une amélioration de l’audiovisuel public », selon l’institut de sondages.

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La privatisation de l’audiovisuel public en France ne serait donc pas impossible, mais les nombreux obstacles (législatifs, politiques, économiques, sociétaux…) mettent en doute la possibilité de réaliser le projet de Jordan Bardella et de son parti.