Un animal blanchâtre, de taille modeste, se déplace lentement dans l’obscurité totale à 9 100 mètres sous la surface du Pacifique. Les images sont floues, la créature disparaît rapidement. Mais ce qui a retenu l’attention du monde scientifique, ce n’est pas son allure fantomatique. C’est que personne, parmi les meilleurs taxonomistes de la planète, n’a été capable de lui attribuer un embranchement connu. Son nom officiel en dit long : Animalia incerta sedis, soit, en latin, « animal de placement incertain ».

Publiée dans le Biodiversity Data Journal en avril 2026, l’étude représente le levé visuel le plus complet jamais conduit sur ces écosystèmes hadaux. Elle catalogue au moins 108 groupes distincts d’organismes, dont l’observation la plus profonde jamais réalisée d’un poisson et cet animal inclassable qui a laissé les experts mondiaux en taxonomie perplexes. Parmi 108 formes de vie identifiées, une seule résiste à tout classement. Un sur cent huit. Le chiffre, en apparence anodin, est en réalité une anomalie scientifique de premier ordre.

À retenir

Une créature filmée à 9100 m de profondeur échappe à toute classification taxonomique connue
Les 460 heures de vidéo enregistrées ont documenté 108 groupes d’organismes distincts dans les fosses hadales
Sans spécimen physique pour analyse ADN, la véritable nature de cette créature reste frustrante­ment mystérieuse

Sommaire

Deux mois dans les abysses du Pacifique nord-ouest
Un animal que la science ne sait pas nommer
Les autres records de cette fosse
Ce que cette découverte change vraiment

Deux mois dans les abysses du Pacifique nord-ouest

L’expédition, menée à bord du navire DSSV Pressure Drop pendant deux mois en 2022, résultait d’une collaboration entre les chercheurs du Minderoo-UWA Deep-Sea Research Centre et ceux de l’Université des sciences et technologies marines de Tokyo. La mission a sondé les fosses du Japon, des Ryūkyū et d’Izu-Ogasawara dans le Pacifique nord-ouest, à des profondeurs allant de 4 534 à 9 775 mètres.

Au total, environ 460 heures de vidéo des fonds marins ont été enregistrées, documentant au moins 108 morphotaxons entre 4 534 et 9 775 mètres de profondeur. Plutôt que de recourir aux filets de chalut traditionnels, l’équipe a utilisé une double approche : des transects en submersible habité pour étudier les animaux associés aux fonds marins et leurs habitats, et des appâts à chute libre pour cibler la faune nécrophage. Cette méthode non destructive change tout : elle permet d’observer les comportements, pas seulement de ramener des cadavres méconnaissables d’organismes broyés dans un chalut.

9 100 mètres. Pour donner l’échelle : c’est plus profond que l’Everest n’est haut (8 849 m). La créature a été filmée dans la zone hadale, la couche la plus profonde de l’océan, que l’on trouve exclusivement dans les fosses sous-marines. Cette zone est définie comme les profondeurs en dessous de 6 000 mètres. À ces profondeurs, les organismes font face à une pression extrême, une obscurité totale, des températures proches du point de congélation et une disponibilité alimentaire très limitée.

Un animal que la science ne sait pas nommer

Au premier regard, les auteurs de l’étude ont spéculé que cet organisme pourrait être un nudibranche : son corps pouvait être divisé en deux moitiés symétriques et présentait des projections semblables aux rhinophores de ces limaces marines. Son apparence fantomatique rappelait également à l’équipe le nudibranche albâtre, Dirona albolineata. Mais l’hypothèse n’a pas tenu.

D’autres experts consultés n’étaient pas convaincus : « certains ont noté que les appendices semblaient trop rigides pour appartenir à un nudibranche », écrivent les auteurs, « tandis que d’autres spéculaient qu’ils présentaient une ‘morphologie mollusque’, sans pouvoir aller au-delà. » Désigné comme Animalia incerta sedis, le spécimen se déplaçant lentement a déconcerté les experts, qui sont actuellement incapables de l’assigner à un embranchement connu, ce groupe biologique large qui inclut les mammifères, les mollusques et les insectes.

Le verrou scientifique est précis. Sans spécimen physique disponible pour une analyse ADN, sa véritable classification reste ouverte. On ne peut pas nommer ce qu’on n’a pas pu toucher, séquencer, disséquer. La caméra a capturé une silhouette ; la biologie, elle, réclame de la matière. Comme l’a formulé le professeur Jamieson : « Jusqu’à ce que quelqu’un collecte un spécimen sans le détruire, la curiosité la plus profonde du relevé reste frustramment irrésolue. »

Les autres records de cette fosse

La créature inclassable a volé la vedette, mais l’expédition a multiplié les découvertes de premier plan. Les relevés visuels ont documenté au moins 108 groupes distincts d’organismes, dont le poisson observé le plus en profondeur à 8 336 mètres et les éponges carnivores les plus profondes à 9 744 mètres. Un poisson vertébré qui se nourrit à plus de 8 kilomètres de profondeur : c’est un record absolu pour les vertébrés.

À la base de la triple jonction de Boso, à 9 137 mètres, l’équipe a traversé de stupéfiantes « prairies de crinoïdes » composées de plus de 1 500 crinoïdes pédonculés ancrés sur des terrasses rocheuses. Des lys de mer, en prairie dense, presque à 10 kilomètres sous la surface. L’Alicella gigantea, le plus grand amphipode du monde, atteint jusqu’à 34 centimètres de long, et a été retrouvé dans les trois fosses étudiées, se nourrissant de carcasses posées comme appâts.

La fosse du Japon s’est révélée héberger le plus grand nombre de morphotaxons observés, une différence que les chercheurs attribuent à l’interaction des processus géologiques, de la profondeur et des apports en nutriments depuis les eaux de surface. À l’inverse, la fosse des Ryūkyū, malgré des profondeurs similaires, manque de plusieurs taxa présents dans les deux autres fosses. Même à 9 000 mètres, la géologie locale façonne la biodiversité.

Ce que cette découverte change vraiment

La tentation serait de réduire Animalia incerta sedis à une curiosité de plus dans un catalogue de formes de vie exotiques. Ce serait passer à côté de l’enjeu. Lorsqu’un spécimen sera obtenu, les chercheurs s’attendent à ce que la description de ce mystère mollusque nécessite la création d’une toute nouvelle famille taxonomique. Une nouvelle famille. Pas une nouvelle espèce, ni un nouveau genre : une nouvelle case dans l’arbre du vivant, que la biologie ne possède pas encore.

Cette étude ne visait pas simplement à observer des organismes des grandes profondeurs, mais aussi à établir une base pour les recherches futures à ces profondeurs. Avec l’aide d’experts taxonomiques du monde entier, l’objectif était de créer des données de biodiversité de référence pour la région, informations qui pourront orienter les relevés basés sur l’imagerie et les collectes de spécimens lors des prochaines expéditions.

Il reste une note que peu de médias ont relevée : l’équipe n’a pas non plus pu éviter les preuves d’activité humaine au sein des fosses, notamment des débris anthropiques qui ont atteint ces profondeurs au fil du temps. À 9 100 mètres, là où une créature défie la classification du vivant, les empreintes humaines sont déjà là. Le fond de la mer n’est plus un sanctuaire.