Pour des raisons de conservation, l’effigie du découvreur des hiéroglyphes a quitté la cour du Collège de France et rejoint le Musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine. Une exposition raconte le révisionnisme qui la frappe depuis des années.
L’art est parfois le théâtre d’un révisionnisme inattendu, dont Champollion fait les frais. L’affaire se centre sur une grande statue du découvreur des hiéroglyphes, créée par Bartholdi, installée dans la cour du Collège de France puis récemment transférée au Musée Camille Claudel.
En marbre blanc, elle figure un Champollion pensif, le pied gauche sur une tête de sphinx, tel un savant ayant résolu l’énigme. « J’ai voulu rendre Champollion comme Œdipe arrachant au sphinx son secret », expliquait le sculpteur, en 1867. Hélas, et comme tout l’est conté dans une courte exposition présentée au Musée Claudel, la statue de marbre a suscité des leviers de boucliers au XXIe siècle.
En Égypte, sur les traces de Champollion: il y a 200 ans, il déchiffrait les hiéroglyphes
La première salve est partie du côté égyptien, où certains ont compris ce pied gauche comme une marque triomphaliste, à la manière d’un David vainqueur de Goliath. En 2011, Hicham Gad, un musicien égyptien passé par la cour du Collège de France, a lancé un premier pavé dans la mare : « Si la statue était à l’inverse, la tête de Champollion par terre et le pied de Pharaon dessus, est-ce que le gouvernement français et les pays européens resteraient silencieux ? », s’insurgeait-il sur TV5 Monde. Deux ans plus tard, une pétition d’archéologues et d’intellectuels égyptiens au ministère de la Culture égyptien suivra, réclamant en vain son retrait de la cour du Collège de France.
Un nouveau coup de boutoir est porté en 2017, par le biais de l’historienne de l’art Bénédicte Savoy. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, et devant un parterre médusé, elle déclare : « Le pied botté du savant, c’est nous », soit des Occidentaux porteurs du « refoulé colonial ». Manifeste d’un acte de « domination », la statue « rappelle à tout instant, à ciel ouvert (…) que la médaille brillante et dorée de la culture et du savoir a toujours, ou presque, en Occident, un revers de violence symbolique et réel ». Certains de ses pairs auront beau protester, et voler au secours du père de l’égyptologie moderne, le vers était dans le fruit.
Une réplique en résine bientôt au Collège de France
En 2020, l’égyptologue Bassam el-Shammaa demande à nouveau à l’Unesco d’exiger le retrait de l’espace public d’un monument qu’il qualifie de « raciste ». À l’époque, il ose comparer la posture de Champollion à celle du policier américain qui avait écrasé de son genou la nuque du Noir américain George Floyd. Lequel en est mort, ce qui a soulevé une vague d’indignation aux États-Unis, suivie d’un mouvement de protestation. La « domination occidentale » et Black Live Matter, même combat ?
Si les élèves du lycée Champollion, à Grenoble, avaient fait un sit-in de protestation en 1995, lorsqu’ils avaient appris que le modèle en plâtre de la statue allait quitter leur cour de récréation pour être transféré au musée, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils agiraient aujourd’hui autrement. Autre temps, autres mœurs !
Comment Champollion a déchiffré les hiéroglyphes
Aujourd’hui, pour des raisons de conservation, la statue de Champollion se trouve parmi d’autres, au Musée Camille Claudel. « En dépit d’une restauration en 2022 par le CNAP, le marbre est très dégradé, à cause des intempéries. On ne parvient plus à lire des hiéroglyphes ou les plis du manteau », montre Cécile Bertran, conservatrice du lieu. À partir du cas Champollion, le public est invité, dans les autres salles, à réfléchir sur la manière dont un monument public peut échapper à son auteur, sous l’effet de la pensée contemporaine.
Si la vox populi n’a pas forcément tort en réclamant que l’on descende certains personnages de leur piédestal – on songe par exemple au déboulonnage des statues de Staline, après la chute du mur de Berlin -, la relecture du passé et l’essentialisation amènent parfois à des absurdités. L’exposition aurait pu parler du cas de Colbert, dont la statue près de l’Assemblée nationale été recouverte de l’inscription « négrophobie d’État », à cause de son rôle dans la rédaction du code noir. Ou de celui de Voltaire, dont l’effigie parisienne est régulièrement la cible des militants antiracistes. On se consolera en remarquant que le Collège de France a commandé une réplique en résine de la statue de Champollion, preuve que le wokisme n’a pas atteint complètement l’institution.
« Bartholdi, Champollion et le sphinx », au Musée Camille Claudel, à Nogent-sur-Seine (10), jusqu’au 19 juillet. Une journée d’étude sur le thème des « Monuments en public en débat » est organisée au musée, le 7 mai.