Question de sou et de temps
La question financière figure au cœur de la réforme annoncée vendredi, qui comprend une revalorisation massive des soldes. Le président ukrainien a ainsi fixé un objectif clair : « augmenter sensiblement les rémunérations selon un principe d’équité », en tenant compte de la participation aux combats en première ligne, de l’expérience opérationnelle et des performances individuelles. Le minimum doit atteindre 30 000 hryvnias (un peu plus de 580 euros) pour les postes à l’arrière, et doit être « plusieurs fois supérieur » pour les positions de combat. « Le fantassin […] doit sentir que l’État le respecte réellement », a insisté Zelensky, annonçant des contrats spécifiques pour l’infanterie, spécialisation la plus exposée sur le front, avec des rémunérations pouvant atteindre 250 000 à 400 000 hryvnias mensuelles (d’environ 4 850 à 7 770 euros).
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Au-delà de l’enjeu financier, la réforme tente de répondre à une question plus sensible : celle du temps de service. Depuis 2022, la majorité des soldats mobilisés n’ont pas de perspective claire de démobilisation, un point de tension croissant au sein des forces. Le gouvernement promet désormais d’introduire des durées de service définies, ainsi qu’un mécanisme de démobilisation progressive basé sur des critères temporels. Sur le terrain, cette évolution est attendue. « La fatigue et l’incertitude autour de la durée du service restent parmi les pressions les plus aiguës », explique l’analyste canadien Joshua Kroeker, en contact avec plusieurs unités ukrainiennes. « Beaucoup de soldats servent depuis deux à trois ans, avec des rotations irrégulières, parfois supérieures à 100 jours. Cela crée un problème structurel de moral : ce n’est pas un refus de combattre, mais le sentiment qu’il n’y a pas de point de sortie prévisible. » Dans ce contexte, la hausse des soldes est jugée utile, mais secondaire. « Les mesures salariales seront bien accueillies, notamment avec l’inflation et le coût d’opportunité du service prolongé, mais elles restent secondaires par rapport à la question du temps », poursuit-il.
Difficile démobilisation
La question de la démobilisation reste toutefois délicate. Une libération massive de soldats expérimentés pourrait fragiliser le front, faute de remplaçants. « Il existe une conscience claire du risque opérationnel qu’une démobilisation trop rapide ferait peser », note Kroeker. « Mais l’absence d’un cadre crédible de rotation ou de sortie est de plus en plus perçue comme insoutenable, notamment pour les sous-officiers et les jeunes officiers qui portent une part disproportionnée de l’effort. » Plutôt qu’un retour rapide à la vie civile, les militaires attendent surtout de la prévisibilité. « Ce que beaucoup recherchent, ce n’est pas une libération immédiate, mais un système structuré avec des limites claires, des rotations prévisibles ou des mécanismes progressifs de sortie », souligne l’analyste.
À défaut, le risque est moins celui d’un refus d’obéir que d’une érosion progressive de l’efficacité des unités, et de leur capacité à retenir les personnels les plus expérimentés. En parallèle, Kiev tente d’améliorer le fonctionnement concret de ses unités : le président a ainsi mis en avant le programme de financement direct des brigades, qui permet depuis 2024 d’allouer des budgets directement aux unités pour acheter du matériel, notamment des drones, en fonction de leurs besoins immédiats. L’objectif est d’accélérer les livraisons et de contourner les lourdeurs administratives, dans un contexte où la rapidité d’adaptation est devenue essentielle.
Reste désormais à voir si ces réformes seront suffisantes pour résoudre les problèmes de recrutement côté ukrainien, alors que l’armée russe poursuit ses assauts dans l’est de l’Ukraine.