Quelques heures plus tôt, le Premier ministre travailliste avait pourtant très fermement réagi à l’attaque au couteau menée la veille contre deux hommes juifs dans Golders Green, l’un des principaux quartiers de la communauté juive orthodoxe. Après avoir assuré « faire tout en notre pouvoir pour éradiquer » l’antisémitisme, il avait demandé aux Britanniques « d’ouvrir les yeux à la douleur des Juifs » et pris à partie les participants aux marches pro-palestiniennes, régulièrement organisées dans le centre de Londres. « Si vous marchez à côté de gens arborant des images de paramoteurs (avec lesquels une partie des assaillants du Hamas ont franchi la clôture de sécurité le 7 octobre 2023, NdlR) sans les signaler, vous glorifiez le meurtre des Juifs. Si vous vous rangez du côté de ceux qui prônent la ‘mondialisation de l’Intifada’, vous incitez au terrorisme contre les Juifs, et ceux qui utilisent cette expression devraient être poursuivis en justice. »
Comme en France, la communauté juive de Belgique se droitiseDes violences en recrudescence depuis le 7 octobre
L’attaque du 29 avril a choqué la communauté juive. Des vidéos filmées par des caméras de surveillance montrent un homme poignardant deux piétons, l’un qui portait une kippa, l’autre des vêtements religieux orthodoxes. Nombre de Juifs nous ont indiqué qu’ils ne sortaient déjà plus en public avec des signes distinctifs de leur judaïté, par crainte d’être attaqués, et que ces crimes ne font que renforcer leurs craintes. Le malaise est d’autant plus grand que les violences armées perpétrées contre des Juifs ou des lieux juifs se sont multipliées au cours de ces derniers mois. En octobre, deux Juifs sont morts après qu’un homme a foncé avec sa voiture sur la synagogue de Manchester. En mars, les quatre ambulances de l’organisation juive Hatzola ont été incendiées dans le parking d’une synagogue de Golders Green. Enfin, des cocktails Molotov ont été lancés en avril contre deux synagogues à Finchley et à Harrow. La police a indiqué à plusieurs reprises que ces incendies pourraient être liés aux Gardiens de la révolution, le bras armé du régime iranien.
Plus généralement, les actes antisémites ont considérablement augmenté ces dernières années. Selon le Community Security Trust, l’association en charge de la protection de la communauté juive britannique, qui recense également les actes antisémites dans le pays, 1 662 faits de cette nature ont été enregistrés en 2022, 4 298 l’ont été en 2023, dont les deux tiers après le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre ; 3 556 en 2024 et 3 700 en 2025. En 2022, 136 attaques physiques contre des Juifs avaient été recensées, 273 en 2023, 202 en 2024 et 170 en 2025. Les attaques physiques contre des bâtiments juifs sont également en forte hausse : 74 en 2022, puis 195, 157 et 217 les années suivantes.
La plupart des actes antisémites ont pourtant lieu en ligne : 1 339 en 2022 et 3 086 en 2025.
Réactions de la communauté juive à Londres après l’attaque d’ambulancesUn phénomène qui traverse toute la société britannique
Le Royaume-Uni est ainsi le pays d’Europe où le plus de violences physiques antisémites ont été recensées en 2025. Il y en a eu 32 en Belgique selon l’organisation Antisemitisme.be, 144 en Allemagne, 126 en France, 11 en Italie et 5 pour les six premiers mois de l’année en Autriche.
Professeur d’histoire et directeur de l’Institut d’études de l’antisémitisme à l’université londonienne de Birkbeck, David Feldman estime pourtant très hasardeux de comparer des chiffres de pays différents en raison des modes de recensement distincts. Il effectue par ailleurs une distinction entre les antisémites et l’antisémitisme. « Les antisémites sont des individus animés par une idéologie. L’antisémitisme, quant à lui, est ancré dans la culture, et les gens s’en inspirent, parfois consciemment, parfois inconsciemment. » Notamment en raison des préjugés persistants depuis le Moyen Âge autour des juifs — sur leur supposée course à l’argent ou leurs actions supposément coordonnées contre le bien commun au profit de leurs propres intérêts.
Ces actes antisémites sont ainsi le fait de toutes sortes de Britanniques. « On le retrouve tant à droite qu’à gauche, chez les chrétiens comme chez les musulmans, poursuit David Feldman. Une enquête, pas encore publiée, montre pourtant que les musulmans de Grande-Bretagne sont plus enclins que l’ensemble de la population à accueillir des juifs comme des membres de leur famille, comme des amis et comme des voisins. Peut-être parce qu’en tant que minorité souffrant de racisme, ils sont plus ouverts à une société multiculturelle. Mais d’autres enquêtes montrent pour leur part une recrudescence de l’antisémitisme au sein de la population musulmane. »
Un paysage complexe, loin, justement, des préjugés venus de toutes parts.