SEMAINE 1 : du départ jusqu’à l’entrée sur la calotte glaciaire.

Le réveil a sonné à 5h30, mais en réalité personne n’avait vraiment dormi. Après des mois de préparation, des semaines de logistique et des années à rêver ce moment, le jour du départ était enfin arrivé. Chris, du centre scientifique de Kangerlussuaq, est venu nous chercher avec son camion pour nous emmener jusqu’au Point 660, l’un des accès les plus connus à la calotte glaciaire groenlandaise.

Dans l’équipe, l’excitation se mêlait à une certaine tension. Nous savions tous que les premiers jours seraient les plus physiques : deux pulkas par personne, près de 100 kilos de matériel à tracter, un glacier fracturé à franchir, puis l’immense inconnu.

Avant notre départ, une équipe finlandaise engagée dans une traversée de 35 jours vers la côte est nous avait partagé sa trace GPS. Une aide précieuse. Sur les images satellites, tout semblait presque simple. Sur le terrain, ce fut autre chose.

Dès les premiers kilomètres, nous avons compris ce qui nous attendait : un labyrinthe de glace vive, de bosses, de crevasses, de chenaux gelés et de reliefs imprévisibles. Nous avons installé un premier camp solide entre les moraines glaciaires, ancré directement dans la glace à l’aide de broches. Une tempête était annoncée. Ici, rien n’est laissé au hasard.

Sasha DoyleSasha DoyleSasha Doyle ©Imaqa

Profitant d’une fenêtre météo inespérée, nous avons décidé de monter une première charge plus haut sur le glacier. Au début, nous glissions facilement sur la glace bleue polie par les siècles. Puis la pente s’est raidie. Il a fallu chausser les crampons, planter les pointes avant et hisser les pulkas mètre après mètre dans un décor minéral presque irréel.

Après trois kilomètres, nous sommes entrés dans un ancien chenal d’eau de fonte figé par le froid. Ce passage nous a permis de contourner une zone crevassée particulièrement chaotique. Nous suivions ces rigoles glacées avec l’espoir qu’elles débouchent sur une zone plus sûre. Elles nous ont conduits exactement là où il fallait.

Le soir, de retour au camp, nous avons préparé du thé et partagé des brownies maison pendant que le vent montait peu à peu. Le nom de notre expédition, Sila, est un mot groenlandais qui signifie à la fois la météo et la conscience. Ici, les deux semblent inséparables.

Les jours suivants, nous avons quitté définitivement la terre ferme. Les montagnes nous accompagnaient encore à l’horizon, puis elles ont disparu. Devant nous : uniquement la neige, la glace, le ciel.

Le contraste est saisissant. À certains moments, il faisait presque trop doux, autour de 0°C. La neige devenait lourde, collante, les tentes humides, les vêtements trempés. Une pluie fine est même tombée un soir. Au Groenland, sur la glace intérieure, en avril. Difficile de ne pas y voir un signe des bouleversements en cours.

Sasha DoyleSasha DoyleSasha Doyle ©Imaqa

Puis est venu le moment que nous attendions tous : ranger les crampons, chausser les skis et sortir les kites. Enfin laisser le vent porter ce que nos épaules avaient tiré.

Quand les voiles se sont gonflées pour la première fois au-dessus de nous, quelque chose a changé. Le silence, la vitesse, la sensation de glisser dans un espace infini… Nous entrions réellement dans l’expédition.

Un soir, après 76 kilomètres parcourus sous un vent enfin favorable, j’ai rejoint mon sac de couchage avec du chocolat, quelques noix et un thé brûlant. Dehors, la lumière dorée ne voulait pas disparaître.

Nous n’étions qu’au début. Mais déjà, nous étions ailleurs.