Abusé par son père de 7 à 14 ans, l’auteur, parolier, comédien, chanteur et musicien a pris la plume pour raconter, ou plutôt distiller, les viols subis par son père entre 7 et 14 ans, mais aussi le plaisir ressenti lors de ces crimes à son égard, alors qu’il était enfant et ne faisait pas la distinction entre le licite et l’illicite. Trois ou quatre scènes, pas plus, tout au long des 400 pages et quarante années du récit, qui suffisent à dire l’horreur, à installer une tension initiale. Il s’agit aussi d’un livre d’une grande sincérité, l’auteur ayant décidé de tout dire. « Si je n’écris pas tout, je n’écris rien », nous a-t-il confié lors du long entretien qu’il nous a accordé.

Frédéric Pommier, abusé quatre fois, et très ému sur France Inter

Il a osé dire aussi l’amour ressenti par son père malgré tout, ses vies sentimentales et sexuelles chaotiques, sa difficulté à vivre parfois, souvent.

Décliné en deux tonalités, le récit – un véritable objet littéraire écrit avec talent et dont les noms et les lieux ont été modifiés – se raconte d’abord dans un journal intime à hauteur d’enfance, à la manière du Petit Nicolas, et nous emmène dans le Loiret, en Normandie et à Belle-Ile où tout a commencé. Autant de lieux de vacances qui auraient dû protéger l’enfance des dangers de l’existence. Mais le loup était dans la bergerie.

« Je voulais que le lecteur soit aussi ignorant que le personnage. On a déjà lu des choses sur l’inceste mais ce sont des récits de souvenir donc le narrateur sait ce qu’est un sexe en érection, du sperme. Ce n’était pas ma réalité. Je voulais que le lecteur soit dans la pièce et dans la tête de l’enfant, que, jusqu’à la dernière page, il soit aussi ignorant que le narrateur. J’ai désarchivé tout mon courrier, tous les agendas, toutes les photos pour les redécouvrir au fur et à mesure que j’écrivais, pour être aussi ignorant que possible. J’ai commencé à 45 ans, à un moment où je sentais que j’étais résilient mais je ne comprenais pas par où j’étais passé et je voulais élucider cela, sans idée préconçue sur le récit. »

Une écriture sobre et délicate

Fils d’André Drelin, professeur de français, et d’Hélène Rameau, éditrice, Clément traverse les années 80 dans un flou presque heureux, de la Simca du grand-père aux Treets devenus M&M’s, du dégoût des tomates à Macha Béranger, de la difficulté à uriner à l’eczéma de plus en plus présent.

On y découvre cette enfance innocente, ces lieux de villégiature, ces madeleines de Proust, ces années 80 qu’on traverse aux côtés de l’auteur, de l’écrivain car on savoure la délicatesse de la plume de Lemire qui évolue au fil du temps, des années, de la maturité, du recul nécessaire. Plus qu’un récit, plus qu’un témoignage, il s’agit d’un véritable objet littéraire. Le jury du Goncourt ne s’y est pas trompé.