Comment expliquer le succès et la longévité d’un héros de BD créé au siècle passé ? « On dirait bien qu’il a une nouvelle jeunesse », nous confirme Matthieu Bonhomme. « C’est un peu la magie d’un personnage né à cette poque-là, dans cette BD franco-belge qui était vraiment universelle et qui a touché quelque chose de fondamental dans le récit. Tous ces personnages, comme Lucky Luke, Spirou, Astérix, Les Schtroumpfs, étaient conçus pour s’ouvrir un public le plus large possible. Les dessinateurs de cette époque étaient des gros bosseurs, ils ont produit énormément ! Créant des mythes, ouvrant des mondes avec un engagement total, de la générosité, de la bienveillance et de l’humour. Sincèrement, un lecteur d’aujourd’hui peut tout à fait lire un Lucky Luke de 1960 ».
Bien entendu, depuis cette époque dorée, la bande dessinée a fortement évolué. Changeant de formats, s’adressant désormais aussi à un public adulte et ne s’interdisant plus aucune nouvelle forme de récit. C’est dans ce contexte évolutif qu’il faut placer l’interprétation de Lucky Luke par Matthieu Bonhomme. Lui qui propose encore un cow-boy n’ayant pas froid aux yeux mais qui se laisse davantage désarmer sur le plan émotionnel.
Dans « La longue marche de Lucky Luke », ce dernier se confronte à une forme de paternité imposée par la présence à ses côtés du jeune personnage ‘Nuage Rouge’. Luke y découvre sa propre vulnérabilité. « À mes yeux, au-delà de ce carcan un peu archétypal du héros solitaire et taiseux, il a en fait une vraie humanité. Et moi, c’est cette forme d’humanité que je cherche chez lui en permanence. Pourquoi refuse-t-il des relations sentimentales, pourquoi rejette-t-il aussi la paternité ? C’est aussi refuser une forme d’aventure finalement. Lucky Luke maintient ses grands principes de vouloir être solitaire, de vouloir tout résoudre, de toujours être du côté de la justice. En fait, il s’impose des trucs très difficiles. Mais quand il faut résoudre les choses par l’émotion, la fragilité est là et il est moins solide… »
Un lien avec notre actualité
L’auteur s’emploie également à faire correspondre l’épopée de l’ouest américain avec notre actualité aujourd’hui. Cela blague sur les velléités américaines sur le Canada alors que le récit alerte sur la nécessaire protection de notre environnement et fait réfléchir sur le rôle de l’homme blanc.
« Ce sont vraiment des questions qui me traversent… J’observe les ravages du colonialisme et la destruction opérée par le capitalisme né avec l’accession à de nouveaux territoires par l’homme blanc… Aux États-Unis, il y a effectivement une espèce de prédation qui s’est faite pour aller toujours plus loin s’emparer d’encore plus de terres et des richesses du sol quitte à sacrifier la vie humaine ! C’est quelque chose que le capitalisme essaye de nous faire gober : croire que l’on peut détruire la nature sans nous sacrifier nous-même « s’indigne le dessinateur.
Lorsque l’on s’empare d’un personnage comme Lucky Luke, cela va de pair avec un cahier des charges qui pourrait bloquer la créativité de l’auteur. Matthieu Bonhomme rassure : ce n’est pas le cas pour lui chez Dargaud.
« Selon mes informations, il semblerait qu’il est plus lourd pour ceux qui s’occupent de la série principale. Ils ont un cadre bien défini avec des interdits et aussi une cohérence à garder avec tous les anciens albums » nous explique-t-il un brin malicieux. « Moi, en revanche, on m’a dit que la seule obligation que j’avais, c’était de devoir l’empêcher de fumer. Pour le reste, je suis très libre et de toute manière les éditeurs savent que je travaille dans le respect du personnage et dans l’hommage à Morris ».
Des sorties BD au parfum de nostalgie : Gaston Lagaffe et Lucky Luke comme au bon vieux temps !Un genre dont le succès ne faiblit pas !
Et cela se voit ! Dans les dessins de Bonhomme, on est frappé par la richesse des détails de l’environnement western. « J’aime beaucoup dessiner les chevaux et la nature. Mais j’apprécie aussi de m’attaquer aux accessoires du genre tels que la selle, les pistolets, les bottes… On est sur une espèce de truc presque fétichiste qui vient de l’enfance ! «
Nous l’avons déjà écrit régulièrement, cela fait des années que l’ambiance des saloons et l’univers des cow-boys n’échappent à aucun catalogue BD des éditeurs. Peut-on l’expliquer ? « Je pense qu’une génération d’auteurs a appris en lisant des BD qui étaient souvent des récits de western. Au-delà de cela, c’est aussi un genre qui est très vaste avec de nombreux sous-genres. Vous pouvez proposer une intrigue qui se passe dans les montagnes avec des chercheurs d’or et de la boue. Vous pouvez faire évoluer vos personnages dans le désert avec une ville abandonnée. Il y a aussi la possibilité de mettre en scène des trappeurs encerclés par la neige… C’est ce monde vaste qui fascine avec les distances et les paysages, le fait de devoir se débrouiller seul face à l’immensité… »
On ne le contredira pas, cette histoire « La longue marche de Lucky Luke » est une invitation à l’aventure en territoire sauvage avec tous les indicateurs propres à l’univers du cow-boy éternel.