{"id":107929,"date":"2026-05-15T10:42:13","date_gmt":"2026-05-15T10:42:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/107929\/"},"modified":"2026-05-15T10:42:13","modified_gmt":"2026-05-15T10:42:13","slug":"maxence-voiseux-le-documentaire-cest-une-molecule-qui-accelere-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/107929\/","title":{"rendered":"Maxence Voiseux : \u00ab Le documentaire, c&rsquo;est une mol\u00e9cule qui acc\u00e9l\u00e8re la vie \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"lead\">            Pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Cannes, Gabin de Maxence Voiseux suit sur dix ans l&rsquo;\u00e9mancipation d&rsquo;un gamin de la campagne. Il raconte ici la fabrication de ce doc atypique et ses r\u00e9f\u00e9rences.\n    <\/p>\n<p>Vous filmez Gabin Jourdel sur dix ans \u00e0 partir de ses huit ans. Est-ce que vous pouvez nous raconter la mani\u00e8re dont s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9 ce tournage\u00a0 ?\u00a0<\/p>\n<p>Mes deux premiers films (un court et un moyen m\u00e9trage) \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 des films avec les Jourdel &#8211; avec le grand-p\u00e8re de Gabin et avec son p\u00e8re, Dominique. Les H\u00e9ritiers\u00a0\u00e9tait une saga familiale autour des trois fr\u00e8res. Gabin y apparaissait et \u00e0 cette \u00e9poque il avait huit ans. Je l&rsquo;ai donc litt\u00e9ralement rencontr\u00e9 en le filmant. Gabin commence\u00a0\u00e0 proprement parler quand il a dix ans et demi, et il s&rsquo;\u00e9tire jusqu&rsquo;\u00e0 ses dix-huit ans. Entre les huit et les dix ans, il y a donc eu une ellipse. Le temps de me d\u00e9cider \u00e0 partir sur ce projet. C&rsquo;est avec cette famille que j&rsquo;ai appris \u00e0 me placer, \u00e0 filmer, \u00e0 monter. J&rsquo;avais avec eux une confiance que je crois totalement unique. Parfois j&rsquo;ai du mal \u00e0 me dire d&rsquo;o\u00f9 \u00e7a vient.<\/p>\n<p>Cette confiance, c&rsquo;est un atout mais quand on met en sc\u00e8ne et quand on raconte une histoire \u00e7a peut devenir une difficult\u00e9, non ?\u00a0<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait presque trop grande, et paradoxalement c&rsquo;\u00e9tait beaucoup plus dur. Elle m&rsquo;imposait quelque chose, elle exigeait quelque chose. Plus j&rsquo;avais de confiance avec eux, plus je devais \u00eatre exigeant sur ce que je mettais en sc\u00e8ne, sur ce que je pouvais d\u00e9ployer. La sc\u00e8ne entre Dominique et son fr\u00e8re, par exemple, je l&rsquo;ai travaill\u00e9e presque comme une sc\u00e8ne de fiction &#8211; pas au moment du tournage, mais en amont. Je savais que Dominique avait besoin de parler \u00e0 quelqu&rsquo;un, de dire qu&rsquo;il se sentait comme un vieux patriarche un peu bless\u00e9. Mon travail consistait \u00e0 pr\u00e9parer ce moment, \u00e0 savoir o\u00f9 \u00e7a pourrait se tourner, quel jour, dans quelles conditions. Je devais avoir une connaissance hyper fine et intime de leurs moments. Une esp\u00e8ce de connexion tr\u00e8s forte. Si je les r\u00e9unissais juste pour entendre ce que j&rsquo;avais envie d&rsquo;entendre, \u00e7a ne marcherait jamais. Mais s&rsquo;ils ont eux-m\u00eames la n\u00e9cessit\u00e9 de se parler, le documentaire broie l&rsquo;aspect organisationnel de la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Il y avait des moments o\u00f9 vous aviez le sentilent d&rsquo;un conflit de loaut\u00e9 entre votre film et les Jourdel ?\u00a0<\/p>\n<p>Le processus documentaire est un objet immat\u00e9riel entre celui qui filme et celui qui est film\u00e9. Personne ne sait \u00e0 quoi \u00e7a va ressembler, surtout en doc o\u00f9 on r\u00e9invente tout au montage. Ce qui \u00e9tait unique avec les Jourdel, c&rsquo;est qu&rsquo;on venait chacun y d\u00e9poser quelque chose. Je leur disais que c&rsquo;\u00e9tait un film sur l&rsquo;\u00e9mancipation de Gabin, sur la transmission, sur quelque chose de l&rsquo;ordre de la fresque familiale. Eux savaient ce que je filmais, et \u00e7a \u00e9veillait des choses chez eux &#8211; ce sont des personnages habit\u00e9s. Parfois ils utilisaient le film pour affirmer des choses aupr\u00e8s des autres membres de la famille &#8211; c&rsquo;est ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 avec la g\u00e9n\u00e9alogie. Gabin a pu dire \u00e0 son p\u00e8re qu&rsquo;il ne voulait pas reprendre la boucherie en se servant aussi de ce qu&rsquo;il d\u00e9posait dans le film. C&rsquo;\u00e9tait impossible de trier ce qui \u00e9tait cin\u00e9ma et ce qui \u00e9tait vie. Ma seule boussole, c&rsquo;\u00e9tait : est-ce que je suis align\u00e9, \u00e9thique avec ce que je suis en train de faire avec eux ?<\/p>\n<p>On imagine que le film a eu un impact tr\u00e8s fort sur leur vie.<\/p>\n<p>Le processus du film, c&rsquo;est comme une enzyme. Il provoque des choses qui seraient peut-\u00eatre advenues, mais il les fait passer par un goulot d&rsquo;\u00e9tranglement. Apr\u00e8s le film, Gabin est parti au Canada &#8211; je ne suis pas responsable du Canada. Mais le film a questionn\u00e9 son avenir, sa loyaut\u00e9, et il a nourri cette envie d&rsquo;autre chose. Je ne devais surtout pas forcer ni pousser. J&rsquo;ai nourri la plante, c&rsquo;est tout. Le jour o\u00f9 il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il allait postuler pour ses \u00e9tudes outre-Atlantique, on a ri tous les deux en se disant qu&rsquo;il resterait quelque chose de \u00e7a dans le film.<\/p>\n<p>Gabin part, mais sur la pointe des pieds.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce qui me bouleverse chez lui. Dans les r\u00e9cits d&rsquo;\u00e9mancipation, on a souvent des gens qui claquent des portes et qui jurent qu&rsquo;ils ne reviendront jamais. Gabin, lui, a r\u00e9gl\u00e9 ses affaires et il est parti correctement. Pas pour faire le malin, mais parce qu&rsquo;il a une fid\u00e9lit\u00e9, un respect de l\u00e0 d&rsquo;o\u00f9 il vient &#8211; la culture, la langue, son p\u00e8re, le rapport m\u00eame \u00e0 la boucherie, dont il ne veut pas mais qu&rsquo;il respecte profond\u00e9ment. C&rsquo;\u00e9tait une complexit\u00e9 passionnante \u00e0 mettre en sc\u00e8ne, cette double dimension du d\u00e9part. Une \u00e9mancipation franche et douce \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>On parle du processus de fabrication et de votre rapport aux Jourdel, mais le film est aussi un geste de cin\u00e9ma tr\u00e8s fort. Je me posais une question binaire en sortant du film : vous \u00eates plut\u00f4t Boyhood ou plut\u00f4t Profils Paysans de Depardon ?<\/p>\n<p>Ahaha. J&rsquo;aime beaucoup les deux. Mais&#8230; je dirais ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre pour ce film. Ma vraie r\u00e9f\u00e9rence, c&rsquo;est paradoxalement la litt\u00e9rature : Les Thibault de Roger Martin du Gard, cette fresque de deux fr\u00e8res qui traversent le XX\u1d49 si\u00e8cle, qui s&rsquo;aiment autant qu&rsquo;ils se d\u00e9testent, qui ne votent pas la m\u00eame chose, qui ne mangent pas la m\u00eame chose, et qui restent fr\u00e8res. Longtemps j&rsquo;ai voulu appeler le film Les Jourdel. Mais \u00e9videmment, c\u00f4t\u00e9 cin\u00e9ma, Depardon est dans le coin &#8211; pour le milieu agricole et pour le documentaire. Linklater pour son rapport au temps. Mais il faudrait ajouter Pialat pour le rapport au p\u00e8re. Et Andre\u00ef Zviaguintsev, qui est en comp\u00e9tition cette ann\u00e9e.\u00a0Faute d&rsquo;amour, L\u00e9viathan, c&rsquo;est un cin\u00e9ma d&rsquo;une exigence et d\u00a0\u00bb&lsquo;une \u00e2pret\u00e9 de mise en sc\u00e8ne absolues. Tout est l\u00e0, il n&rsquo;y a pas de fioritures. Comme Ceylan. Ce sont vraiment des cin\u00e9astes qui me nourrissent beaucoup.<\/p>\n<p>On a pens\u00e9 \u00e0 Dumont aussi&#8230;<\/p>\n<p>Ah ! Oui ! Les premiers surtout qui sont des chefs-d&rsquo;oeuvres. L&rsquo;Humanit\u00e9, La Vie de J\u00e9sus&#8230; Ca a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important pour moi\u00a0 \u00a0<\/p>\n<p>Il y a beaucoup de fictions finalement.<\/p>\n<p>Oui, et c&rsquo;est sans doute pour \u00e7a que le rythme du film est ce qu&rsquo;il est. Je voulais tourner en 4\/3, sur pied, avec deux focales fixes. Qu&rsquo;il y ait une patine, quelque chose qui raconte le territoire justement. Le montage a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9ment long parce que longtemps le film a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s sage : on racontait tout. Et puis on a compris qu&rsquo;enlever des choses ne faisait que rajouter de la puissance au r\u00e9cit, cr\u00e9er du myst\u00e8re sur les personnages. C&rsquo;est une le\u00e7on gigantesque sur le rapport au temps, donc sur le cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Vous avez un exemple ?<\/p>\n<p>Le passage au lyc\u00e9e agricole. J&rsquo;avais tout film\u00e9 : le dernier \u00e9t\u00e9 \u00e0 la ferme, une s\u00e9quence superbe avec Lilou, l&rsquo;installation \u00e0 l&rsquo;internat avec sa m\u00e8re, la rentr\u00e9e, la rencontre avec les copains, les photos. Des gourmandises de r\u00e9el, des s\u00e9quences que j&rsquo;adorais. On a tout coup\u00e9. Il visite le lyc\u00e9e avec sa m\u00e8re, et puis ensuite il est au lyc\u00e9e. Point. Il y a un hors-champ monumental sur ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 entre les deux : avec qui il est, combien de temps il reste, ce que pensent ses parents. Chacun y met ce qu&rsquo;il veut, et on me raconte plein de choses sur eux \u00e0 partir de ce vide.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est plus risqu\u00e9 qu&rsquo;en fiction j&rsquo;imagine.<\/p>\n<p>Beaucoup plus. En fiction, on peut se rattraper, faire une post-synchro avec un dialogue explicatif, ajouter une sc\u00e8ne. En documentaire, quand on enl\u00e8ve, on perd aussi de l&rsquo;intelligibilit\u00e9. C&rsquo;est une exigence : cr\u00e9er du hors-champ, de l&rsquo;ellipse, sans tout expliquer et sans perdre le spectateur. C&rsquo;est un travail d&rsquo;orf\u00e8vre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Cannes, Gabin de Maxence Voiseux suit sur dix ans l&rsquo;\u00e9mancipation d&rsquo;un gamin de la campagne. Il&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":107930,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[97],"tags":[12,13,18,17,133,96,95,442,106,39562,473,995,31828,39563,105,22544],"class_list":["post-107929","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-films","tag-be","tag-be-fr","tag-belgique","tag-belgium","tag-cinema","tag-divertissement","tag-entertainment","tag-film","tag-films","tag-gabin","tag-interview","tag-la-une","tag-le-festival-de-cannes","tag-maxence-voiseux","tag-movies","tag-quinzaine"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@be_fr\/116578179182400453","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/107929","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=107929"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/107929\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/107930"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=107929"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=107929"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=107929"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}