{"id":8023,"date":"2026-02-16T08:18:09","date_gmt":"2026-02-16T08:18:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/8023\/"},"modified":"2026-02-16T08:18:09","modified_gmt":"2026-02-16T08:18:09","slug":"amitie-masculine-pourquoi-les-hommes-ne-savent-plus-etre-potes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/be-fr\/8023\/","title":{"rendered":"Amiti\u00e9 masculine : pourquoi les hommes ne savent plus \u00eatre potes"},"content":{"rendered":"<p>Les chiffres ressemblent \u00e0 ceux d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie. Depuis 30 ans, les statistiques montrent que nos cercles amicaux se r\u00e9tr\u00e9cissent comme peau de chagrin, et l&rsquo;amiti\u00e9 masculine n&rsquo;y \u00e9chappe pas. Aux \u00c9tats-Unis, le Survey Center on American Life constatait d\u00e8s 2021 une chute vertigineuse\u2009: la part d\u2019adultes d\u00e9clarant ne pas avoir un seul ami proche est pass\u00e9e de 3% en 1990 \u00e0 12%. Dans le m\u00eame temps, ceux qui disaient en avoir dix ou plus ont fondu de 33% \u00e0 13%. En Suisse, une \u00e9tude de l\u2019Institut Gottlieb Duttweiler r\u00e9v\u00e8le qu\u2019une personne interrog\u00e9e sur dix (16\u201380 ans) affirme ne \u201cpas avoir de copains\u201d. Les patients z\u00e9ro de cette \u201cfriendship recession\u201d mondialis\u00e9e\u2009? Les hommes. D\u00e8s que l\u2019on zoome sur les donn\u00e9es genr\u00e9es, le portrait se durcit\u2009: les \u00e9tudes am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes convergent vers l\u2019id\u00e9e que l\u2019amiti\u00e9 masculine proche se rar\u00e9fie plus vite et plus t\u00f4t. Au-del\u00e0 des chiffres, le ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9sonne dans les conversations d\u2019hommes h\u00e9t\u00e9ros souvent incapables de dire quand, et comment, leurs amiti\u00e9s se sont effiloch\u00e9es.<\/p>\n<p>Fin de bromance<\/p>\n<p>Il faut tendre l\u2019oreille pour parvenir \u00e0 d\u00e9crypter ce qui se joue dans l\u2019intimit\u00e9 de ces adultes\u2009: \u201cJe ne sais pas trop ce qui s\u2019est pass\u00e9, raconte Steve, 38 ans, p\u00e8re de trois enfants. J\u2019ai toujours eu des amis d\u2019enfance, des tr\u00e8s proches. Aujourd\u2019hui, on est chacun dans nos vies, on se capte \u00e0 peine. Je me sens un peu seul\u2026 J\u2019ai ma femme, quoi.\u201d Il y a seulement une dizaine d\u2019ann\u00e9es, on croyait pourtant vivre un \u00e2ge d\u2019or de l\u2019amiti\u00e9 masculine. Les bromances fleurissaient partout, et particuli\u00e8rement dans les multiplexes\u2009: I Love You, Man, Superbad, les Very Bad Trip, Scrubs, How I Met Your Mother&#8230; Aujourd\u2019hui, la notion a quasiment disparu du paysage culturel et, surtout, n\u2019a laiss\u00e9 aucune trace durable dans la vie, la vraie. Une illusion collective r\u00e9sum\u00e9e par le journaliste et essayiste Vincent Cocquebert, qui publiait r\u00e9cemment deux ouvrages pouvant faire \u00e9cho au ph\u00e9nom\u00e8ne\u2009: La Civilisation du cocon et La Guerre de sexcession, aux \u00e9ditions Arkh\u00e9. \u201cDans les ann\u00e9es 1950, l\u2019amiti\u00e9 entre hommes existait dans ce que j\u2019appellerais un r\u00e9gime presque institutionnel (bandes, clubs, associations, collectifs pros) qui donnait un sens au collectif par l\u2019action. La bromance est intervenue dans un contexte d\u2019effondrement du collectif masculin au profit d\u2019une masculinit\u00e9 individualis\u00e9e en se positionnant comme utopie compensatrice. Le hic, c\u2019\u00e9tait qu\u2019elle \u00e9tait sortie de ses carcans tradi mais toujours un peu teint\u00e9e d\u2019ironie. D\u2019o\u00f9 son caract\u00e8re largement fictif.\u201d Le sociologue am\u00e9ricain Michael Kimmel, consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des p\u00e8res fondateurs des men\u2019s studies, enfonce le clou\u2009: le diagnostic est donc pos\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, historiquement, les hommes se sont toujours comport\u00e9s en bons copains, comme le rappelle l\u2019historienne des sensibilit\u00e9s Anne Vincent-Buffault\u2009: \u201cLe grand mythe de l\u2019amiti\u00e9 masculine, c\u2019est Achille et Patrocle dans l\u2019Iliade, David et Jonathan dans la Bible. Dans les correspondances antiques ou romaines, il y a beaucoup de d\u00e9clarations sentimentales, et au Moyen-\u00c2ge les hommes s\u2019embrassent sur la bouche, dorment dans le m\u00eame lit, versent des larmes. La rupture se joue autour du XVIIIe, XIXe si\u00e8cle, avec des r\u00f4les sexuels tr\u00e8s d\u00e9finis et cette esp\u00e8ce de spectre de l\u2019homosexualit\u00e9 qui fait qu\u2019il y a une phobie du contact, sauf dans des espaces codifi\u00e9s comme les matchs de football.\u201d Cet acc\u00e8s difficile \u00e0 l\u2019intime dans les relations interpersonnelles op\u00e8re donc, non par d\u00e9faut d\u2019\u00e9motion, mais par h\u00e9ritage d\u2019un processus historique qui aura transform\u00e9 les effusions d\u2019antan en sociabilit\u00e9 de surface. Ce que confirment les travaux de Michael Kimmel\u2009: \u201cLes signes de vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle, de faiblesse, sont per\u00e7us comme la preuve d\u2019une masculinit\u00e9 \u2018endommag\u00e9e\u2019. L\u2019id\u00e9e m\u00eame \u2018d\u2019autonomie\u2019 est aussi une recette pour la solitude. Tant que les hommes croiront que ne d\u00e9pendre de personne est un signe de masculinit\u00e9, ils souffriront dans l\u2019isolement. Comme l\u2019a dit le grand po\u00e8te William Butler Yeats, ils \u2018se drapent dans une pose virile, malgr\u00e9 leur c\u0153ur timide\u2019.\u201d<br \/>Les chiffres confirment cette d\u00e9rive \u00e9motionnelle\u2009: selon l\u2019\u00e9tude \u201cState of American Men\u201d (Equimundo, 2023), 65% des hommes de 18\u201323 ans estiment que personne ne les conna\u00eet vraiment. Et 15% d\u00e9clarent n\u2019avoir aucun ami proche. Dans cette crise de l\u2019intimit\u00e9 masculine, Niobe Way, psychologue du d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de <a href=\"https:\/\/www.gqmagazine.fr\/dossier\/new-york\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">New York<\/a>, sp\u00e9cialiste des adolescents depuis plus de trente ans, a men\u00e9 des ann\u00e9es d\u2019entretiens aupr\u00e8s de gar\u00e7ons de 11 \u00e0 18 ans, rassembl\u00e9s ensuite dans son ouvrage Deep Secrets: Boys\u2019 Friendships and the Crisis of Connection (Harvard University Press). Elle y d\u00e9monte un clich\u00e9 tenace selon lequel les gar\u00e7ons seraient herm\u00e9tiques aux \u00e9motions, montrant au contraire que jusque 11-13 ans, ces derniers d\u00e9crivent des amiti\u00e9s \u201cintimes\u201d, \u201camoureuses\u201d, \u201cessentielles\u201d, avec un vocabulaire affectif aussi riche que celui des filles. C\u2019est seulement \u00e0 l\u2019adolescence, sous la pression des normes viriles, que ces liens se contractent et basculent vers un mod\u00e8le d\u2019amiti\u00e9 \u201cc\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te\u201d, centr\u00e9 sur l\u2019activit\u00e9 et la performance plut\u00f4t que sur la parole. Un \u00e2ge o\u00f9 le lien se d\u00e9place vers le terrain de foot, la console, le skatepark, tout ce qui permet de rester \u00e0 c\u00f4t\u00e9, sans avoir \u00e0 se retourner l\u2019un vers l\u2019autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Les chiffres ressemblent \u00e0 ceux d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie. 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