« Artiste », substantif aussi féminin. Il aura fallu du temps pour que les artistes femmes ne soient plus négligées, reléguées dans les marges, que des monographies et des expositions s’emploient à écrire en lettres capitales leur nom sur les frontons, dans les manuels et sur les cartels. Si Helen Frankenthaler (1928-2011) n’aura jamais été éclipsée aux États-Unis, son pays d’origine, sa puissance et son influence furent longtemps mésestimées par l’histoire de l’art européenne, mobilisée par les seuls noms de Jackson Pollock ou de Mark Rothko qui résumaient, au masculin, le clivage entre l’expressionnisme abstrait et le « color-field painting ». Or, quelques mois après les expositions du Palazzo Strozzi de Florence et du musée Guggenheim de Bilbao, la rétrospective du Kunstmuseum de Bâle offre d’approcher à nouveau la création majeure de Frankenthaler, souveraine au royaume de l’abstraction.
Les mots et les images
Née à New York le 12 décembre 1928, peu avant le krach qui déstabilise l’équilibre mondial, Helen Frankenthaler est la troisième enfant de Marthe Lowenstein et d’Alfred Frankenthaler, juge à la Cour suprême de l’État de New York. Son père, s’il s’éteint en 1940, transmet à sa fille une certitude infrangible dont se souviendra sa peinture : il y a une loi sous le chaos, un ordre derrière le désordre. En 1945, tandis que retombe le bruit de la guerre, Helen sort diplômée de la Dalton School de New York et suit les cours privés de Rufino Tamayo, un peintre mexicain de premier plan qui lui apprend le goût de l’exigence et des choses cosmiques.

Helen Frankenthaler, Cloud Burst, 2002, acrylique sur toile, 201,3 x 173,4 cm, New York, Helen Frankenthaler Foundation. Helen Frankenthaler, Cloud Burst, 2002, acrylique sur toile, 201,3 x 173,4 cm, New York, Helen Frankenthaler Foundation. © 2026 Helen Frankenthaler Foundation, Inc. / ProLitteris, Zurich.
L’année suivante, au Bennington College, dans le Vermont, la jeune artiste reçoit l’enseignement de Paul Feeley, étincelle de tout un brasier de peintres abstraits, et fréquente assidûment les milieux littéraires. Certaine que les formes ne peuvent s’exempter des phrases, elle collabore avec la revue critique MKR’s Art Outlook puis avec The Cambridge Courier, avant d’effectuer en 1948 un long voyage sur le Vieux Continent en compagnie de l’actrice Gaby Rodgers : Londres, Amsterdam, Bruxelles et Paris lui révèlent irréversiblement l’ampleur de la peinture européenne, que lui confirme bientôt Meyer Schapiro dont les cours, dispensés à l’université Columbia, interrogent « la nature de l’art abstrait » et conjuguent « les mots et les images ». Décisif.

Chris Felver, Helen Frankenthaler, Stamford, Conneticut, 1991, photographie ©Chris Felver. Bridgeman Images. All rights reserved 2026.
Loin des effets matiéristes
Depuis son atelier new-yorkais, à East 21st Street, Helen Frankenthaler incorpore méthodiquement les maîtres de la Renaissance italienne, les compositions géométriques de Paul Cezanne, les eurythmies de Vassily Kandinsky, les fulgurances chromatiques d’Henri Matisse et, plus encore, le cubisme prismatique de Pablo Picasso. Rien n’est trop beau pour affûter son geste sauvage et cultivé, que nourriront sans cesse les musées et les voyages, Pierre Paul Rubens ou Claude Monet. En 1950, Frankenthaler rencontre le critique d’art Clement Greenberg, dont elle devient la compagne et qui lui présente les protagonistes de l’École de New York, David Smith, Lee Krasner, Franz Kline ou Barnett Newman. La jeune femme, vingt-deux printemps, trouve sa place – centrale – tant et si bien que son travail est présenté par Adolph Gottlieb dans l’exposition collective « Fifteen Unknowns », à la Kootz Gallery.

Helen Frankenthaler, Sesame, 1970, acrylique et marqueur sur toile, 269,2 x 209,6 cm, New York, Helen Frankenthaler Foundation. © 2026 Helen Frankenthaler Foundation, Inc. / ProLitteris, Zurich
Les choses vont vite, très vite. En 1950, à la Betty Parsons Gallery, Frankenthaler observe les toiles de Jackson Pollock. Deux ans plus tard, après un voyage en Nouvelle-Écosse, elle élabore la technique du « soak-stain », qui consiste à mélanger de la peinture à huile et de la térébenthine sur une toile non apprêtée afin que naissent des couleurs translucides et des taches lumineuses abolissant toute orthodoxie spatiale, tout effet matiériste. Présentée à la Tibor de Nagy Gallery, Mountains and Sea est une œuvre pionnière, l’alpha du « color-field painting » qui verra des artistes – Mark Rothko en tête – créer des détrempes spirituelles, presque orphiques, loin de l’Action Painting de Jackson Pollock et de Willem de Kooning. Helen Frankenthaler, dont le MoMA vient d’acquérir les Portes de Troie (1955), multiplie les voyages en Europe avec Greenberg puis avec Robert Motherwell, qu’elle épouse en 1958, un an avant son exposition à la Documenta II de Kassel et son obtention du Premier Prix à la Première Biennale de Paris, venu sacrer son tropisme européen.

André Emmerich, Helen Frankenthaler dans son atelier de East 83rd Street et Third Avenue, New York, 1961 © André Emmerich
Helen Frankenhalter dans son studio en 1967
Helen Frankenthaler in her studio, 1967 | From the Vaults
Entre équilibre et lyrisme
En 1966, quelques semaines après le décès tragique de son ami David Smith, Helen Frankenthaler est retenue pour représenter les États-Unis à la Biennale de Venise avec Ellsworth Kelly, Roy Lichtenstein et Jules Olitski. Ses toiles épiphaniques, nées d’une gestualité incoercible et d’outils singuliers – éponges, brosses, racloirs –, font en 1969 l’objet d’une rétrospective itinérante qui, du Whitney Museum of American Art de New York, gagne Londres, Hanovre puis Berlin. Installée en 1970 dans son nouvel atelier de East 83rd Street, Frankenthaler divorce de Motherwell l’année suivante, ouvre sa création à l’ailleurs et à la nouveauté, notamment à la sculpture qu’elle expérimente à Londres, auprès de son grand ami Anthony Caro. Volume, lithographie, gravure sur bois : l’artiste multiple les pratiques afin que s’équilibrent majestueusement les formes, entre contingence et nécessité, inachèvement et préméditation, quand la structure de la pensée n’interdit pas le lyrisme de la main.

Helen Frankenthaler, Star Gazing, 1989, acrylique sur toile, 181,6 x 365,8 cm, New York, Helen Frankenthaler Foundation.
Les années 1970 enregistrent des voyages incessants vers la France, l’Espagne et le Japon, ici pour recevoir des diplômes honorifiques, là pour répondre à un désir fou de peinture. En 1989, non sans avoir goûté l’enseignement dans le Maine et trouvé un énième atelier dans le Connecticut, une grande rétrospective américaine et une monographie signée John Elderfield couronnent définitivement une œuvre extraordinaire que peuplent désormais des contrastes audacieux et des signes hiéroglyphiques, de blanches épargnes, des macules nacrées et des bruns terreux. Le geste de Frankenthaler ne connut nulle entame avant qu’une maladie ignorée ne la détournât de son travail quotidien et ne l’emportât en 2011, à l’âge de 83 ans. L’une de ses dernières toiles – Driving East (2002) – est un paysage élégiaque, une symphonie acrylique en vert et gris dont la ligne d’horizon est un fil de lumière renaissante. Tout y est dit, peint.
« Helen Frankenthaler »
Kunstmuseum, St. Alban-Graben 8, 4010 Bâle, Suisse
Du 18 avril au 23 août