Devisé à 207 millions de francs, l’achat d’Epic pour équiper les hôpitaux vaudois cristallise les craintes de dérapage budgétaire et de vulnérabilité face à l’administration Trump. Rebecca Ruiz répond.
C’est l’un des grands projets du Canton de Vaud: l’acquisition d’un système informatique unique, qui facilitera le travail du CHUV et des 11 établissements de la Fédération des Hôpitaux Vaudois. Le programme actuel, Soarian, pose problème. Déployé en 2008, il a été paramétré différemment d’un établissement à l’autre, compliquant la circulation de l’information et ralentissant le travail du personnel soignant. Et le temps presse pour le remplacer: Soarian sera débranché fin 2027, car l’entreprise propriétaire Oracle a décidé d’abandonner ce produit.
L’exemple de Berne
Suite à un appel d’offre, le canton a choisi une solution américaine, le système Epic, déjà implanté dans 3000 hôpitaux. L’investissement est devisé à 207 millions de francs et aujourd’hui débattu en commission.
En coulisses, certains députés n’hésitent pas à partager leurs craintes d’un dérapage budgétaire: « Dès qu’on va rajouter quelque chose qu’on n’avait pas prévu, la facture va s’alourdir. D’ailleurs, c’est quelque chose qu’on a déjà observé à Berne, où la facture a presque doublé », pointe Michael Wyssa, député PLR.
L’Hôpital de l’Ile à Berne a introduit Epic, mais les coûts liés à l’implémentation auraient été sous-estimés. La facture est passée de 83 à 182,5 millions de francs. « Nous sommes tous pour une meilleure digitalisation des services hospitaliers, pour améliorer notre système de santé, mais pas pour que ça coûte plus cher ou pour créer une dépendance à une entreprise informatique américaine », s’indigne le député bernois vert-libéral Casimir Von Arx.
Du côté du Conseil d’Etat vaudois, Rebecca Ruiz estime qu’il n’y aura pas de dérapage budgétaire: « A priori ce risque n’existe pas, parce qu’on a fait le choix de présenter l’entier des coûts, non seulement pour l’achat, mais aussi pour la mise en œuvre et l’implémentation ».
Un F-35 de la santé?
Les députés vaudois expriment aussi la crainte d’une perte de souveraineté numérique, alors que l’administration Trump semble aujourd’hui prête à utiliser les licences informatiques comme un levier de pression. « Dans le cadre du tribunal pénal international à la Haye, du jour au lendemain, ils leur ont coupé tous les outils Microsoft, parce qu’ils avaient attaqué Monsieur Netanyahu, ami des Etats-Unis », relève Michäel Wyssa.
« Avec Trump, tout a changé », abonde le député UDC Fabrice Moscheni. « On parle ici d’un logiciel qui va gérer les dossiers des patients. Ce sont des données extrêmement sensibles, qui donnent des informations cruciales. » Il n’hésite pas à tirer un parallèle avec le F-35: « On sait que cet avion ne peut voler que si les Etats-Unis le désirent. Là, on se mettra dans une situation assez similaire, on pourrait se faire soigner uniquement si les Etats-Unis le souhaitent. »
Une fois encore, Rebecca Ruiz tempère ces craintes, estimant que le contrat établi avec Epic évitera de tels écueils: « On se pose ces questions de souveraineté numérique depuis longtemps dans le Canton de Vaud. Les garanties qu’on peut donner, c’est que les données seront hébergées sur des serveurs situés en Suisse, aucun Etat étranger n’aura accès aux dossiers des patients ».
Une solution genevoise
Face à ces risques, plusieurs députés regardent au bout du lac. A Genève, les HUG ont développé une solution maison de Dossier Patient Intégré. Baptisé DPI+, ce programme sera aussi implanté en Valais. Mais une telle adaptation nécessite un travail de programmation et un effort de longue haleine pour codévelopper le logiciel avec Genève.
Une solution envisagée dans un premier temps par le Canton de Vaud, mais finalement écartée, explique Rebecca Ruiz: « Ce qu’on essaie de faire, c’est de limiter le nombre de logiciels séparés à l’intérieur de l’hôpital. Avec la solution des HUG, ce ne serait pas le cas. Et puis, adopter le DPI+ nécessiterait d’avoir des développeurs à l’intérieur des hôpitaux vaudois, nous ne les avons tout simplement pas. A cet égard, il y a une tout autre tradition en Valais et à Genève ».
La conseillère d’Etat souligne aussi que les retours des médecins de l’Hôpital de l’Ile à Berne sont très positifs après la mise en œuvre d’Epic. Le sort du système américain dépend maintenant des membres du Grand Conseil, qu’il faudra visiblement encore convaincre.
Gaspard Kühn