Jusqu’au 25 avril, la Comédie de Genève accueille un spectacle majeur et remuant. « The Brotherhood » de la Brésilienne Carolina Bianchi parle du viol, le sien notamment, et de la culture si masculine du monde théâtral et de l’histoire des arts.
On voit d’abord la reproduction géante d’un tableau en guise de rideau de théâtre. De la peinture classique du XVIIIe siècle assurément. De quoi s’agit-il? L’enlèvement des Sabines, celui de Perséphone ou alors le viol de Lucrèce? Voici des hommes armés de poignards, le regard injecté de fureur, et au milieu cette femme en mauvaise posture. Elle est nue, bien sûr. Pas besoin d’être devin pour comprendre ce qui va se passer hors du cadre. Nos musées regorgent de ces tableaux où le récit mythologique est d’abord et avant tout la mise en scène érotique des violences sexuelles que subissent les femmes.
En matière de viol, Carolina Bianchi connaît son sujet. L’auteure, metteuse en scène et comédienne brésilienne en a subi un lors d’une fête dite culturelle. Dans sa langue, la drogue du violeur se nomme « Bonne nuit Cendrillon ». Ce nom cynique à souhait aura servi de titre à son précédent spectacle « A Noiva e o Boa Noite Cinderela ». La dernière édition du Festival de la Bâtie l’avait reçu comme un uppercut, ouvrant de longs débats sur la représentation de la violence. Carolina Bianchi y prenait pour de vrai cette drogue sur scène, discourant sur l’histoire de la performance et le destin tragique de l’Italienne Pippa Bacca, assassinée lors d’un projet artistique. Inconscient, le corps de Carolina Bianchi était ensuite à disposition de sa troupe pour une reconstitution fantasmagorique de son propre viol.
Deuxième volet d’une trilogie
La voici de retour à Genève et il est à nouveau question de viol. Un traumatisme, ça vous colle à l’âme comme au corps et l’artiste se demande elle-même si elle parviendra à se distancer du sujet. « Brotherhood », soit la fraternité virile, titre de ce deuxième volet d’une trilogie, déplace la focale du point de vue de l’histoire des arts et du théâtre en particulier, abordant ce qui se joue côté masculin.
Mêlant conférence, danse, théâtre, journalisme, essai, autobiographie, comédie musicale et scènes de sexe, « Brotherhood » a la taille (3h30, entracte compris) et le souffle d’un opéra, alternant scènes malaisantes, discours parfaitement étayés, numéros de danse, humour et images de grâce absolue.
« The Brotherhood » de Carolina Bianchi. [DR – Mayra Azzi] Un théâtre majeur et sincère
Le théâtre, rappelle Carolina Bianchi, n’a pas son pareil pour porter au pinacle des génies masculins et néfastes. Qu’ils soient personnages ou metteurs en scène. L’interview sur plateau d’un pseudo crack du théâtre allemand des années 1990 est un bijou d’ironie. Maniant avec la même aisance micro, épée guerrière et vibromasseur, Carolina Bianchi avoue avoir été elle-même fan absolue du mythique chorégraphe flamand Jan Fabre, si radical, si formidable et pourtant abuseur, condamné pour contraintes sexuelles sur ses interprètes. Faut-il brûler son œuvre?
Avec ses cohortes de personnages masculins toxiques et maudits, de Hamlet au Treplev de « La mouette », le théâtre a aussi sa part de responsabilité dans la reproduction et la banalisation des violences faites aux femmes. Si vous aussi, vous aimez le théâtre, allez voir « The Brotherhood », ce spectacle lui règle son compte avec amour. La quête de Carolina Bianchi, dont les réflexions tiennent sur 500 pages parfois lues au plateau, n’est pas prête d’avoir une fin. D’une blessure jamais refermée (elle se dit morte, cherchant une forme de résurrection), elle aura au moins inventé un théâtre majeur et vertigineusement sincère.
Thierry Sartoretti/ld
« The Brotherhood » de Carolina Bianchi, Comédie de Genève, du 22 au 25 avril 2026.