De Mongolie au Maroc, paléontologues et chasseurs de fossiles se livrent une bataille acharnée. L’enjeu: des fossiles de dinosaures qui peuvent rapporter des millions, mais aussi détenir des clés pour comprendre notre avenir climatique. L’étonnant documentaire « Dinosaures: la soif de l’os » retrace cette course contre la montre.

Les fossiles de dinosaures sont devenus des objets de collection prisés lors de ventes aux enchères internationales. En 1997, le squelette « Sue » a été vendu pour 8,4 millions de dollars. En 2020, un tyrannosaure nommé Stan s’est vendu pour 32 millions de dollars, établissant un record mondial. Plus récemment, un tricératops baptisé « Big John » a été adjugé à 6,6 millions d’euros à Paris, un record pour l’Europe.

Quand un fossile s’en va, toute la connaissance qu’il contient disparaît avec lui

Bolor Minjin, paléontologue mongole

Cette flambée des prix inquiète la communauté scientifique. « Avant, les agriculteurs nous donnaient volontiers des spécimens », explique Jack Horner, paléontologue américain qui a servi de modèle au héros du film Jurassic Park. « Mais depuis qu’ils ont entendu dire qu’un squelette s’était vendu 8 millions de dollars, beaucoup se disent: ‘Non, je vais le vendre et me faire des millions.' »

La science en danger

Pour la recherche, chaque fossile qui disparaît dans une collection privée représente une perte pour la connaissance. « Quand un fossile s’en va, toute la connaissance qu’il contient disparaît avec lui », déplore Bolor Minjin, paléontologue mongole.

Les dinosaures jouent un rôle crucial dans la compréhension de phénomènes qui nous concernent aujourd’hui: la perte de biodiversité, les extinctions de masse, le changement climatique. « Comprendre le passé est très important pour appréhender l’avenir », souligne Nizar Ibrahim, paléontologue.

Le paléontologue Nizar Ibrahim fouillant une grotte à la recherche de fossiles au Maroc. Le paléontologue Nizar Ibrahim fouillant une grotte à la recherche de fossiles au Maroc.

Le problème est particulièrement aigu en Mongolie, où des villages entiers vivent du ramassage de fossiles. Après la chute du communisme dans les années 1990, face au chômage massif, de nombreux Mongols se sont tournés vers cette activité.

Un vide juridique problématique

La législation varie considérablement d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, les fossiles trouvés sur des terres privées appartiennent au propriétaire, qui peut les vendre librement. « C’est vraiment buffet à volonté », déplore Jingmai O’Connor, paléontologue, qui plaide pour une loi protégeant au moins les fossiles ayant une valeur scientifique importante.

Tout est à vendre sur Terre

Iacopo Briano, expert pour l’Hôtel des ventes Drouot

En Mongolie, la loi interdit l’exportation de fossiles, mais l’application reste difficile. Un cas emblématique a marqué les esprits: en 2012, un tyrannosaure mongol vendu illégalement aux États-Unis a été rapatrié après une bataille juridique. Ce retour a permis la création d’un musée à Oulan-Bator, la capitale du pays, qui a depuis récupéré 22 dinosaures.

Des intermédiaires dans la zone grise

Entre science et commerce, certains acteurs naviguent dans une zone floue. Des marchands de fossiles affirment servir la paléontologie tout en alimentant le marché. « Je me situe à la frontière entre la science et le commerce », explique François Escuillié, négociant en fossiles français, qui a connu des démêlés judiciaires pour importation de fossiles mongols.

Squelette de "Big John", un tricératops vendu aux enchères à l'Hôtel Drouot pour 6,6 millions. Squelette de « Big John », un tricératops vendu aux enchères à l’Hôtel Drouot pour 6,6 millions.

Les maisons de vente aux enchères défendent leur rôle: « Tout est à vendre sur Terre », affirme Iacopo Briano, expert pour l’Hôtel des ventes Drouot. Elles attirent une clientèle variée: musées, fondations, mais aussi traders de crypto-monnaie et collectionneurs fortunés pour qui posséder un dinosaure est « une question d’orgueil, une bataille d’ego ».

Quand la pauvreté alimente le trafic

Le Maroc illustre un autre aspect du problème. Ses gisements fossiles comptent parmi les plus riches au monde, mais « les fossiles disparaissent en permanence », constate Nizar Ibrahim. Dans des tunnels dangereux, des hommes risquent leur vie pour extraire des spécimens qui alimenteront le marché noir.

Pourquoi peut-on vendre du pétrole et pas un dinosaure?

François Escuillié, négociant en fossiles français

« Comment faire en sorte que les Marocains se passionnent pour leur patrimoine? », s’interroge le paléontologue. La réponse passe par la collaboration avec des scientifiques locaux et l’éducation. Mais face à la pauvreté, le discours scientifique peine à convaincre: « C’est leur gagne-pain, ils n’ont rien d’autre. »

Des visions irréconciliables

Le débat autour du commerce des fossiles révèle un profond fossé entre des mondes qui ne se comprennent plus.

Pour les paléontologues, c’est une catastrophe scientifique. « Les fossiles sont des objets sacrés, d’une certaine manière », affirme Nizar Ibrahim. Chaque spécimen perdu dans une collection privée représente des données irremplaçables sur l’évolution et les extinctions de masse.

Les marchands de fossiles se défendent en invoquant une tradition ancienne. « Pourquoi peut-on vendre du pétrole et pas un dinosaure? C’est la même histoire », argumente François Escuillié.

Jack Horner, paléontologue américain ayant servi de modèle au héros du film Jurassic Park, en train de mener des fouilles dans le Montana, aux Etats-Unis. Jack Horner, paléontologue américain ayant servi de modèle au héros du film Jurassic Park, en train de mener des fouilles dans le Montana, aux Etats-Unis.

Mais pour les populations locales du Maroc ou de Mongolie, c’est avant tout une question de survie. « Tu travailles dur toute une semaine pour récolter 40 dollars », témoigne un habitant mongol.

Entre la soif de connaissance, la passion de posséder et le besoin de survivre, aucune solution consensuelle n’émerge.

Galerie photo « Dinosaures : la soif de l’os » Des initiatives pour sensibiliser

Face à cette hémorragie, des scientifiques multiplient les initiatives. En Mongolie, un musée itinérant lancé par Bolor Minjin sillonne le désert de Gobi pour sensibiliser les enfants: « Vous devez dire à vos parents que cet endroit est très important pour la science. Nous devons le protéger. »

Musée itinérant des dinosaures dans le désert de Gobi. Musée itinérant des dinosaures dans le désert de Gobi.

Certains propriétaires terriens américains choisissent de faire don de leurs découvertes aux musées plutôt que de les vendre. « Je ne voulais pas qu’ils se retrouvent aux mains de collectionneurs privés », explique l’un d’eux.

>> Voir aussi le sujet du 19h30 sur l’envolée du prix de vente d’objets préhistoriques : Fossiles à vendre: 38'000 CHF pour une défense de mammouth à Genève Fossiles à vendre: 38’000 CHF pour une défense de mammouth à Genève / 19h30 / 2 min. / le 10 décembre 2025

Le documentaire « Dinosaures: la soif de l’os » de Jeremy Xido est disponible sur PLAY RTS.

Documentaires RTS, Gaëlle Bisson