C’est la fin de l’été. L’école reprend, les Genevois retournent au bureau et le niveau de réactivité de la population augmente d’un cran. Je suis en train de promener mon dalmatien au parc Bertrand et je me dis que c’était quand même une sacrée erreur de prendre ce chien. Pendant les quinze prochaines années de ma vie, je vais devoir me traîner jusqu’ici, dans ce parc résidentiel du quartier de Champel et, lorsque mon chien va enfin mourir, non seulement j’aurai de l’arthrose mais je serai dévastée. Mon téléphone vibre. Sur l’écran, un message WhatsApp de l’association. Elle cherche des bénévoles pour effectuer les prochaines visites. Une des demandes vient d’un détenu de Curabilis. Curabilis, c’est notre prison-psychiatrique. Le lieu où nous enfermons les criminels qui sont fous et les fous qui sont criminels.

La rédaction de Heidi.news qui édite mes papiers à une vitesse vertigineuse, faisant parfois gicler des pans entiers de ma pensée sans me consulter, me dit que ce n’est pas possible d’écrire des criminels qui sont fous et des fous qui sont criminels sans nuance ni contexte.

Oui, ça sonne bizarre, affirme Serge Michel qui est en train de relire six autres articles en mangeant un sandwich triangulaire qu’il s’est acheté à la station-service de la douane de Bardonnex.

Faudrait pas plutôt mettre personne en exécution de peine, propose Yvan Pandelé, qui ne peut pas croire que Serge Michel lui a filé le fardeau de relire mes textes.

Au bord des larmes, j’essaie de défendre mon enclos. Je leur dis qu’ils ont évidemment raison et qu’en 2026, on ne dit plus criminel ni fou, mais plutôt personne concernée par une privation de liberté et sujette à un trouble de la santé mentale. J’ajoute que «prison psychiatrique» ça ne se dit plus non plus et que si l’on souhaite être précis et réglo, on devrait écrire «établissement pénitentiaire fermé d’exécution de mesures». Je leur dis aussi à ces deux mecs fonctionnels qui vont au bureau en semaine que ce n’est pas en employant des mots policés et aseptisés qu’on va générer des clics.

En entendant le mot «clic», Serge dit à Yvan qu’il peut me lâcher la bride et qu’il verra plus tard ce que l’on fait de mes criminels qui sont fous et de mes fous qui sont criminels.

De la lèpre à la folie

Pendant longtemps, des centaines d’années, voire des milliers d’années, on ne distinguait pas les fous des méchants. On rangeait tout ce petit monde, les criminels, les prostituées, les sorcières, les infirmes et autres déviants dans le même bac. Ceux qui dérangeaient l’ordre public, on les pendait sur la place publique ou on les renvoyait au dehors et au loin. Cette ligne de démarcation qui semble tant nous importer aujourd’hui, entre maladie mentale et responsabilité criminelle, n’existait pas, car l’enjeu n’était pas de déterminer si un tel avait agi consciemment et de manière préméditée, mais plutôt de savoir s’il était possédé et marqué par le Diable.

Jusqu’au XVI siècle, du moins c’est la théorie de Michel Foucault, l’enfermement comme institution était surtout réservé aux lépreux. Lorsque les léproseries se vidèrent, cette logique de mise à distance de l’indésirable persista. Dans ces enclos jadis destinés à contenir la lèpre, on se mit à entasser des mendiants, des vieillards sans ressources, des libertins, des débauchés, bref, tout ce qui faisait tache dans le paysage, on le balançait là-dedans.

La volonté de compartimenter le contenu de ce sac de gens anormaux ne serait advenue qu’au tournant du XVIIIe siècle, notamment avec l’avènement de la psychiatrie et le recul du pouvoir clérical.

Les fous et les méchants

Réalisant que les fous n’étaient pas nécessairement méchants et que les méchants n’étaient pas nécessairement fous, nous avons procédé à un tri où les méchants se voyaient expédiés dans des prisons et les fous dans des asiles. Après ça, lorsqu’on a réalisé que les asiles ressemblaient à des prisons et les prisons à des asiles – et plus encore que les asiles ne soignaient pas grand-chose –, on a décidé de fermer les asiles et c’est ainsi, pour la faire vite, qu’on s’est retrouvé un peu partout en Europe avec une surpopulation carcérale qui persiste jusqu’à nos jours. À partir des années 1960, l’ambition de séparer les fous des méchants et les méchants des fous s’est affaiblie. Nos asiles, devenus des hôpitaux psychiatriques, perdirent une partie de leurs dispositifs de sécurité, à savoir leurs murs, leurs barreaux et leurs chaînes, et c’est plus ou moins vers cette période que l’idée que les méchants souffraient de troubles mentaux se fraya un chemin dans nos consciences.

Aujourd’hui, selon les études, entre la moitié et les trois quarts de la population carcérale souffriraient d’un trouble mental et, comme les structures pour leur prise en charge manquent en prison, on s’excite. Enfin certains d’entre nous s’excitent. La prison, c’est chic sur Netflix mais dans la pratique, ces cages à humains qui se cachent dans nos ombres ne suscitent pas beaucoup d’intérêt ni de mobilisation. Trop proches, à mon avis. Et pas de solutions ou d’alternatives héroïques à bramer dans les rues.

Mesures versus peines

Au parc Bertrand, en voyant le nom de Curabilis s’afficher sur mon écran, ma respiration s’arrête. Je laisse filer le chien qui s’enfuit dans les platebandes de fleurs plantées et je réponds d’emblée que je suis dispo. Pas certains jours à certaines heures, mais tous les jours, à n’importe quelle heure. Ça, évidemment, je ne l’écris pas mais je le pense très fort.