La 20e édition de BDFIL se tient à Lausanne jusqu’au 10 mai. Le festival organise pour l’occasion des états généraux de la bande dessinée, mettant en lumière la précarité des auteurs et autrices de BD, ainsi que les autres difficultés et défis rencontrés dans le milieu du neuvième art.

La bande dessinée connaît un succès commercial grandissant, avec des ventes qui atteignent des records année après année. Cependant, cette embellie cache une réalité plus sombre pour les autrices et auteurs du neuvième art, comme l’explique Léonore Porchet, co-directrice de la manifestation dans La Matinale du 27 avril: « On se retrouve dans une situation assez contradictoire avec d’une part des ventes qui vont en effet bien, (…) avec dans l’ensemble des éditeurs et des éditrices, surtout les grosses maisons d’édition, qui poussent à la production, et d’un autre côté rémunèrent mal, voire de plus en plus mal, les auteurs et les autrices ».

En France, un tiers des auteurs et autrices de BD vivraient sous le seuil de pauvreté, avec des revenus annuels moyens entre 5000 et 7000 euros. En Suisse, le phénomène est similaire, puisque la plupart des auteurs et autrices doivent cumuler plusieurs emplois pour vivre, la BD devenant presque un hobby, la faute à un système de rémunération dépassé. « On est encore dans un système qui croit pouvoir rémunérer les auteurs et les autrices sur la vente de livres, alors que certains livres restent moins d’une semaine sur l’étal d’une librairie. Donc, évidemment que ça ne va pas du tout nourrir le dessinateur, la dessinatrice ou le scénariste », souligne Léonore Porchet avant d’ajouter: « Créer une bande dessinée prend beaucoup de temps, entre deux et trois ans. Pendant ce temps-là, il faut être payé ».

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La plus grande partie des auteurs et des autrices en Suisse qui font de la bande dessinée travaillent, s’ils ont de la chance, dans le domaine du dessin en tant qu’enseignants ou graphistes. Mais il y en a d’autres qui font de la bande dessinée presque comme un hobby.

Léonore Porchet, co-directrice de BDFIL Surproduction et prix du livre en cause

Egalement pointée du doigt, la surproduction: le nombre de BD publiées est passé de 1200 à près de 8000 par an en quinze ans, tandis que les tirages ont été divisés par dix. Cette inflation rend difficile la visibilité des œuvres et la rémunération des auteurs et autrices sur les ventes.

Face à cette précarité, Léonore Porchet milite notamment pour le prix unique du livre en Suisse, qui souffre d’une réelle concurrence. Pour la co-directrice de la manifestation, il revient aussi aux festivals de montrer le bon exemple en matière de rémunération des auteurs et autrices: « Je regrette beaucoup que, par exemple, BDFIL soit l’un des seuls festivals de Suisse à rémunérer les auteurs et les autrices pour les dédicaces, mais aussi pour toutes les rencontres et les conférences ».

>> A écouter, Léonore Porchet, co-directrice du festival BDFIL : L’invitée de La Matinale – Léonore Porchet, co-directrice du festival BDFIL / L’invité-e de La Matinale / 16 min. / hier à 07:32

Les maisons d’édition suisses, bien que reconnues pour leur qualité éditoriale à l’international, peinent également à produire sans le soutien de fondations privées ou de bourses publiques.

Les violences sexistes et sexuelles

Outre le déficit de reconnaissance institutionnelle et le problème de rémunération des auteurs et autrices, le milieu de la bande dessinée n’est pas épargné par les problématiques de violences sexistes et sexuelles. Un #MeToo du 9e art a d’ailleurs conduit à l’annulation du Festival d’Angoulême cette année et au boycott de nombreux auteurs. « On a une très belle mobilisation des autrices de bandes dessinées et de quelques auteurs contre cette grande fragilité des autrices dans le milieu de la bande dessinée. Pas que des autrices d’ailleurs, des éditrices et des bénévoles », précise Léonore Porchet.

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Il y a encore dans le circuit des auteurs ou des organisateurs de festival qui sont problématiques et qui n’ont pas été dénoncés publiquement, qu’on doit encore éviter parce qu’on le sait.

Léonore Porchet, co-directrice de BDFIL

La co-directrice de BDFIL salue la mobilisation des autrices et des collectifs engagés, mais déplore la persistance d’individus problématiques dans le circuit.

Le festival lausannois, avec sa ligne éditoriale engagée et féministe, prend pour sa part ses responsabilités en évitant d’inviter les auteurs connus pour des comportements agressifs et en mettant à l’honneur des autrices et auteurs engagés. « Notre invitée d’honneur, Mirion Malle, est en effet l’une des premières autrices à avoir fait de la bande dessinée didactique sur le féminisme. C’est l’une des meilleures ventes du festival depuis plusieurs années. Donc ce n’est pas nous qui essayons de la pousser le plus possible dans la lumière, elle le fait toute seule et cela marche très bien ».

Propos recueillis par Pietro Bugnon

Adaptation web: ld

20e édition du festival BDFIL, Lausanne, du 27 avril au 10 mai 2026.

Table ronde « Écrire pour vivre, vivre pour écrire », avec Jimmy Beaulieu, Ben Chevalier, Joëlle Racine, BDFIL, La Rasude, Lausanne, samedi 2 mai 2026.