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L’agression sexuelle, un traumatisme qui marque durablement

Un an après les faits, de nombreuses victimes souffrent encore de dépression et présentent un trouble de stress post-traumatique.

Lorraine Fasler Publié aujourd’hui à 12h38 Pres Jasmine Abdulcadir, Sara Cottler-Casanova, Daniela Huber et Tony Fracasso lors d’une conférence de presse aux HUG sur les impacts des agressions sexuelles, Genève, 29 avril 2026.

L’équipe pluridisciplinaire ayant mené l’étude sur les impacts psychologiques, physiques et sexuels importants et persistants d’une agression sexuelle.

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En bref: Une étude romande révèle que 71% des victimes développent une dépression après une agression sexuelle.Près de 70% des victimes avaient consommé de l’alcool et 40% souffrent d’amnésie partielle ou totale.Les agressions surviennent majoritairement dans des domiciles privés, et 58% des agresseurs étaient connus des victimes.

Une agression sexuelle reste une blessure longtemps ouverte. Une récente étude menée en Suisse romande met en évidence l’impact physique et psychologique sur le long terme chez les victimes.

On entend par agression sexuelle tout acte sexuel commis sans consentement, notamment des attouchements ou des pénétrations – vaginales, orales ou anales –, qu’elles soient péniennes ou digitales. Financée en partie par le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, la recherche portait sur les violences sexuelles faites aux femmes dès 16 ans.

«Ce n’est pas seulement un événement ponctuel, une phase aiguë, mais un traumatisme qui s’inscrit dans le temps», souligne la Pre Jasmine Abdulcadir, médecin adjointe agrégée, responsable de l’Unité des urgences gynéco-obstétricales des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

178 patientes suivies

Sur les 623 constats d’agression sexuelle effectués par les hôpitaux participants (les HUG, l’Hôpital du Valais, le CHUV et cinq hôpitaux publics vaudois), entre novembre 2022 et décembre 2024, 177 femmes et une personne trans ont accepté de participer à cette recherche. Un formulaire leur a été adressé trois mois et douze mois après l’agression.

«Nous avons obtenu des résultats clairs, robustes et inquiétants», résume Tony Fracasso, médecin adjoint agrégé, responsable de l’Unité romande de médecine forensique du Centre universitaire romand de médecine légale.

Trouble du stress post-traumatique

Après un an, près de six personnes sur dix (57%) présentent une anxiété significative, sept sur dix (71%) souffrent de dépression et près de sept sur dix (68%) présentent un trouble de stress post-traumatique probable (TSPT). L’agression a une répercussion majeure sur la vie intime. Parmi les personnes sexuellement actives, plus de six sur dix (63%) rapportent une dysfonction sexuelle, avec des troubles du désir, de l’excitation et de l’orgasme.

Ces chiffres alarmants révèlent aussi une forte vulnérabilité contextuelle. Près de 70% des victimes avaient consommé de l’alcool avant les faits, et 40% souffrent d’une forme d’amnésie, partielle ou totale, rendant difficile la reconstruction des événements. Dans près de la moitié des cas, des violences physiques sont rapportées, et des lésions corporelles sont constatées dans 87% des examens médico-légaux.

Autre élément marquant: 61% des personnes interrogées avaient déjà subi une agression sexuelle auparavant, illustrant un phénomène de revictimisation. Par ailleurs, près d’un quart des victimes présentent des troubles psychiatriques préexistants, ce qui peut influencer leur trajectoire de soins.

Contrairement aux fausses croyances souvent répandues, les agressions surviennent majoritairement dans un cadre privé. Dans 57% des cas, elles ont lieu à domicile, souvent celui de l’agresseur. La majorité des victimes connaissaient leur agresseur (58%), qu’il s’agisse d’un ami, d’un collègue ou d’un partenaire intime.

Demande d’un observatoire national

Au-delà des chiffres, ce travail souligne la nécessité de la pérennisation de l’observatoire suisse, avec la création d’un registre dédié aux agressions sexuelles, sur le même modèle que le registre des tumeurs, par exemple.

«Il faudrait, par ailleurs, pouvoir étendre l’étude aux hommes et aux mineurs de moins de 16 ans et inclure encore plus de participants», note la Pre Jasmine Abdulcadir.

Standardisation de la prise en charge

Le groupe d’experts plaide également pour une harmonisation des processus médico-légaux entre les cantons, mais aussi pour un renforcement de la formation du personnel en première interaction avec les victimes. Le suivi psychologique devrait lui aussi être consolidé.

«Nous souhaitons la création d’un poste de case manager, qui serait chargé de rappeler les patientes dans les mois suivant leur admission aux Urgences, afin de leur rappeler leurs rendez-vous, de faire le point sur leur état de santé et de les orienter vers les structures appropriées», explique la médecin. L’objectif est d’éviter les ruptures de suivi et de mieux accompagner les victimes dans le temps long.

Vidéo explicative

L’équipe réfléchit également à développer des supports d’information complémentaires, comme des vidéos, afin que les victimes puissent y revenir à tête reposée. Lors de la consultation, elles reçoivent souvent une grande quantité d’informations en peu de temps, alors que se mêlent le choc et parfois la prise de substances.

Les chercheurs espèrent que ces données servent d’éléments tangibles pour adapter les politiques publiques et pour renforcer la prévention.

«Je me suis promis que cet homme ne volerait pas davantage ma vie»

Derrière les chiffres, il y a des vies marquées à jamais. Mary*, âgée de 34 ans, accepte de revenir avec nous sur l’épisode traumatique qu’elle a subi à Genève. C’était il y a sept ans, mais l’émotion reste vive.

Ce soir-là, elle se rend avec une amie dans un appartement où se déroule une soirée. «Il y avait beaucoup d’alcool à cette fête», raconte-t-elle. Durant la nuit, alors qu’elle se trouve dans un état second, elle se fait agresser par un ami d’ami. Un jour et demi plus tard, elle franchit les portes des Urgences gynécologiques des HUG.

«Je voulais simplement pouvoir inscrire le nom de cette personne dans un registre, pour que, si quelqu’un d’autre se présentait en disant avoir été agressé par elle, il existe une trace – une preuve que moi aussi, j’avais été victime.»

Une rencontre va tout changer. «Je ne savais pas à ce moment-là si je voulais porter plainte, je ressentais beaucoup de culpabilité à cause de l’alcool. Une infirmière m’a expliqué qu’il était important que je raconte ce qui s’était passé, que l’on me fasse des prélèvements et que j’amène les vêtements portés cette nuit-là. Juste au cas où.»

Des échantillons ADN qui se révéleront déterminants dans la bataille judiciaire qu’elle mène aujourd’hui encore. La professionnelle de santé l’aiguille aussi vers une psychologue de l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (UIMPV) et vers le centre Lavi, qui l’accompagne sur le plan judiciaire.

Sa voix se brise et l’émotion la submerge. «Sans cette infirmière, ma vie aurait connu une tout autre trajectoire. Je m’en veux de ne pas être revenue plus tôt aux HUG remercier l’équipe.»

Seul bémol à sa prise en charge médicale: elle aurait souhaité pouvoir rapidement déposer la robe qu’elle portait, qui servira de preuve également, dans un espace plus intime, sans attendre à la réception au milieu des femmes venant consulter pour leur grossesse.

Aujourd’hui, Mary va mieux, même si cette agression resurgit parfois dans sa vie, comme un boomerang. «L’une des conséquences importantes est l’impact sur mes relations intimes. Et, quand je me retrouve dans une pièce avec un homme qui lui ressemble, je repère instinctivement l’issue de secours. Mais j’ai choisi de me battre. Je me suis promis que cet homme ne me volerait pas davantage de ma vie que les quelques heures de cette nuit-là.»

La trentenaire souhaite encourager les victimes à se faire aider. «Sachez qu’il existe un dispositif aux HUG à votre disposition, et que personne ne vous poussera à faire quoi que ce soit, notamment sur le plan judiciaire.»

Lorraine Fasler

Il est important d’agir vite pour recevoir des soins et pour préserver des preuves. Pour une prise en charge optimale, les HUG dressent quelques recommandations:

si possible, ne pas vous laver, ne pas vous brosser les dents, ne pas boire ni manger avant l’examen, conserver les vêtements portés dans des sacs en papier individuels (éviter les sacs en plastique).

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L’équipe pluridisciplinaire ayant mené l’étude sur les impacts psychologiques, physiques et sexuels importants et persistants d’une agression sexuelle.

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