De l’exposition de Nan Goldin, au Grand Palais à Paris, je suis revenu la gorge nouée, ayant reconnu, dans la vulnérabilité des existences marginales des existences marginales que la photographe américaine a saisies avec tant de beauté et de douleur, les fantômes d’amitiés tourmentées, vécues à Lausanne à la fin des années 1980. A cette époque, la salle de cinéma m’avait sauvé la vie en m’offrant un refuge et une langue.

Toute sa vie, Nan Goldin a montré des destins à vif, exposant sa propre intimité, celle de ses amis, la dépendance aux drogues dures, la maladie, dans un geste de compassion extrême, presque religieux. De la scène queer à New York à la jeunesse gazaouie ensevelie sous les bombes, son œuvre a condensé en un chant sacré tout ce que le politique s’efforce d’administrer, de normaliser, de contenir, d’anéantir.

Un inquiétant pouvoir spectral

A l’opposé de ses photographies – saturées d’affects, de présences blessées, d’amour –, prolifèrent aujourd’hui des images d’un autre ordre, celles, liminales, des backrooms. A l’exemple des séries comme Severance ou Stranger Things, les backrooms mobilisent un vocabulaire visuel désormais reconnaissable: lumière au néon sans ombre portée, répétition claustrophobique d’espaces atones, portes qui n’ouvrent sur rien, couloirs vides. Ici, l’image ne dévoile plus des vies à vif, mais des lieux vidés de leur fonction, désertés de toute présence humaine, mais habités d’un pouvoir spectral, inquiétant.

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D’un côté, Goldin arrache l’intime à toute neutralisation en le rendant incandescent, irréductible, politique. De l’autre, les backrooms figurent un monde où l’intime s’est dissous, absorbé par des lieux sans mémoire ni sujet. On le sait, le pouvoir contemporain ne se contente plus de contraindre; il absorbe, transformant les récits dissidents en formes acceptables, l’insoumission en esthétique, parfois même en publicité.

Ainsi, tout geste artistique véritable commence par refuser que l’intime soit annexé sans combat. C’est cette idée que j’ai voulu explorer dans la carte blanche que m’a offerte l’équipe du cahier Entre-Temps, supplément du samedi du Temps, à travers la réflexion d’Emilie Bujès et d’Elio Panese, les œuvres d’Alex Sinh Nguyen, la constellation d’Adèle Yon et d’autres contributions qui, chacune à leur manière, interrogent ce point de contact, brûlant et critique, entre l’intime et le politique.