Elle jubile, au soleil couchant, mi-avril, chez Laurent, le refuge parisien du CAC 40. Madame a des nu-pieds, un treillis Dior bariolé, des mèches dorées sur l’œil, l’accent canadien qui rend tout léger. Elle rentre d’un week-end pascal à Londres, avec « Bernard », joli temps, balades, « tout harmonieux », le couple ayant évité le sujet des sorties médiatiques. « Je fais ça un peu en cachette, confie-t-elle. Bernard parle peu, il n’est pas porté sur la psychologie, notre relation est au-delà des mots. Mais, j’ai vu son regard noir quand il a été alerté par ses communicants qui empoisonnent la vie. »
Elle regarde le sien, complice à ses côtés, Louis Jublin. Tout la touche chez ce dandy du Poitou, venu, étudiant en droit, taquiner le destin à Paris, vivre librement son homosexualité, avant de devenir petite main à l’UMP, puis janissaire de Gabriel Attal, shooté, jusqu’à l’abîme, à l’adrénaline du pouvoir. Elle est sensible aux fragilités, sa sœur aînée adorée, violoniste, s’est jetée il y a trente ans d’un immeuble. « Louis est fort », dit-elle, admirative de le voir sortir, début mai, un podcast où il livre tout, y compris son goût passé pour les fêtes à la cocaïne, dans l’espoir de javelliser les rumeurs. « Hélène, champagne ? » lance-t-il. Elle trinque de bon cœur : « Mon mari et ses communicants disent que je suis ensorcelée. Pff… Louis m’aide simplement à dire ma vérité. »
Il lui a été présenté l’été dernier par son fils, Frédéric, 31 ans, polytechnicien, dirigeant de Loro Piana, désireux d’améliorer l’image de LVMH, et de sa famille. Officiellement, un seul hériter, Antoine Arnault, est chargé de la communication. La pianiste aussi s’en inquiète, lasse, insiste-t-elle, des articles sur les dissensions, de la mauvaise image de son époux, dépeint dans les médias en squale glacial. « Tellement faux. Bernard a une grande sensibilité. »
C’est ça qui l’a séduite, dès leur rencontre, dans un dîner, à l’automne 1990. Hélène, née Mercier, fille d’un pénaliste de Montréal, partie à 15 ans à Vienne, puis à New York, pour sa formation de pianiste, vivait alors à Paris. Elle sortait d’une romance avec le psychiatre de sa sœur à Sainte-Anne. A la table, il y avait ce « businessman », Bernard Arnault. Il l’a invitée chez lui, vibrant sur son Bösendorfer, avec l’étude « Révolutionnaire » de Chopin. « Son jeu m’a retournée… cet homme si passionné, si aiguisé. » Il y eut encore des heures de discussions et de mélodies chastes, avant que Bernard Arnault cueille la pianiste à Manhattan : « I love you for ever. »
La règle que Bernard Arnault veut modifier pour continuer à régner sur LVMH
Mariage à la Colombe d’or, entre quatre témoins. Elle avait 30 ans, voulait des enfants, comme « Bernard », déjà père de deux ados, tout juste divorcé. Il bâtissait sa légende, elle l’a accompagné dans les boutiques, les ateliers, partageant son goût des voyages et des créateurs, dont John Galliano, Maria Grazia Chiuri, Hedi Slimane, qui dit : « Hélène est d’une sincérité absolue. Karl [Lagerfeld] aussi l’adorait. »
Elle a abordé aussi simplement les présidents, Giscard, séducteur plus subtil que Sarkozy, Hollande apprécié de loin, Macron et sa femme, si proches. Brigitte était la prof de lettres de deux des fils Arnault à Saint-Louis de Gonzague, vite invitée, intégrée dans la famille avant l’Elysée. « Macron, quelle déception ! Mais j’aime sa passion pour la musique. » Elle a chéri ses garçons, tous mis au piano, avec « le sens de la rigueur et des valeurs ». « Mon mari fait toujours attention, il vit simplement », ose-t-elle. Diable, avec toutes ces propriétés princières, les jets, les yachts… « Il n’en profite pas, il les loue, travaille non-stop. »
Longtemps, rien de leur vie dorée n’a filtré. Puis elle s’est retrouvée dans les lettres confidentielles, les journaux. Anecdotes et piques sur les garçons, petite musique sur la « guerre de succession ». La Canadienne désigne un coupable : Xavier Niel, le compagnon de Delphine Arnault, père de ses deux enfants, fondateur de Free, détenteur d’un autre empire, dans l’immobilier, l’IA, les médias… Selon elle, « Bernard » s’est vite méfié de son gendre − son exact opposé − pirate, autodidacte, enrichi par le Minitel rose, populaire avec ses sorties contre l’héritage, ses écoles pour les geeks, habile avec les journalistes, actionnaire du Monde, ce quotidien jugé publiquement « LFIste » par le patriarche de LVMH, lors de son audition au Sénat. Entre ces deux voraces, la relation est complexe, mélange d’aversion et de fascination, prudence réciproque. La pianiste, elle, torpille, surnomme Niel « El Diablo », assumant les SMS salés qu’elle lui adresse, puisqu' »il les montre dans Tout-Paris ». Ambiance. Elle le croit responsable des critiques, comme s’il n’y en avait pas eu des tonnes, de cette une de Libé « Casse-toi riche con ! » au documentaire Merci Patron !, comme si le roi du luxe, à force d’engranger les milliards, de copiner avec Trump, n’était pas devenu le symbole absolu de l’oligarchie.
Selon Bernard Arnault, LVMH pourrait partir aux États-Unis à cause d’une « taxe made in France »
Madame Arnault vit dans sa bulle. A ses yeux, la liberté de la presse n’existe guère, un actionnaire tient ses journalistes. Son mari a validé la une de son hebdomadaire, Paris Match, consacrée à Bardella, à son grand regret : « C’est une opération de com. » Au dernier dîner de Noël, elle a annoncé que, s’il fallait choisir entre les extrêmes, elle voterait Mélenchon. Lors d’un souper avec les Macron, elle, la catholique non pratiquante, a dit se passionner pour l’islam, dont elle parle avec son ami, très croyant, Gims (récemment mis en examen pour « blanchiment aggravé »), présenté par Brigitte. Elle a joué avec lui sur scène, à la Défense, devant 45 000 personnes. Elle s’est envolée avec lui, et son équipe, en jet, vers le Congo, tout enjouée de découvrir l’Afrique. Avant le départ, « Bernard », anxieux pour sa sécurité, l’a étreinte : « J’espère, Hélène, que tu t’es confessée. » La mort, l’héritage, comme le reste, ils en parlent peu. L’imperator tient ferme la barre de LVMH, les enfants la reprendront, selon sa volonté. Elle non plus n’a aucune prise. Chacun sa liberté, souveraine.
5 février 1960 Naissance à Montréal.
1991 Mariage avec Bernard Arnault.
2026 Lost to The World (Warner Classics).