La première semaine du procès d’Elon Musk contre Sam Altman et OpenAI, à Oakland, a installé un face-à-face tendu : celui d’un bienfaiteur autoproclamé de l’IA qui affirme avoir financé une œuvre caritative, et d’un laboratoire qui assume son virage vers un modèle lucratif adossé à Microsoft, sur fond d’IPO et de rivalité industrielle.

La première semaine du « procès de l’IA » fut un long face-à-face entre la version déroulée par Elon Musk et celle, encore fragmentaire, d’OpenAI, alors même que Sam Altman n’a pas encore pris la parole à la barre. Au cœur du litige, une promesse initiale et sa possible trahison : OpenAI, née en 2015 comme organisme à but non lucratif, devait, selon ses statuts et sa communication d’origine, développer une IA « pour le bénéfice de l’humanité ». Elon Musk affirme avoir pris cette promesse au pied de la lettre et avoir versé environ 38 millions de dollars de dons à cette structure, sans aucune participation au capital.

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Dix ans plus tard, OpenAI prépare une introduction en Bourse record, après un partenariat massif avec Microsoft et la création d’une filiale à but lucratif valorisée à plusieurs centaines de milliards de dollars. Pour Elon Musk, il y a là un détournement : ce qu’il pensait financer comme une fiducie caritative serait devenu le socle d’une machine à profits privée.

La thèse de Musk : d’un don caritatif à un « pillage »

Dès les premières heures d’audience, les avocats de Musk ont planté le décor. Ils rappellent le rôle de cofondateur d’Elon Musk. Ce dernier a défini le positionnement de logiciel libre et non lucratif du projet, et a privilégié les dons aux investissements classiques. L’argument central : sans ces dons, il n’y aurait pas eu de socle pour la version commerciale d’OpenAI qui prospère aujourd’hui.

Dans sa plainte, Elon Musk accuse Sam Altman et Greg Brockman d’avoir « pillé » la fiducie caritative en transférant progressivement la valeur et le contrôle vers une entité à but lucratif, au bénéfice d’investisseurs privés, sans traitement particulier pour les donateurs d’origine. Il parle de « fraude par dissimulation des conséquences », d’enrichissement sans cause et de violations de la mission philanthropique d’origine.

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Il ne se contente pas de demander des dommages financiers : il réclame une somme comprise entre 134 et 150 milliards de dollars, qu’il affirme vouloir voir réinjectée dans une structure d’IA véritablement caritative, et exige aussi une restructuration profonde d’OpenAI. Sur la table : la remise en cause de la branche à but lucratif, l’éviction de Sam Altman et Greg Brockman, et la rupture du partenariat exclusif avec Microsoft.

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« J’ai donné des dizaines de millions de dollars sans attendre de retour, et ils s’en sont servis pour construire une entreprise à but lucratif gigantesque. Avec le recul, j’ai été littéralement un idiot. »

Sur le banc des témoins, Elon Musk met en scène sa propre naïveté. Il explique avoir pensé qu’OpenAI resterait une sorte de « contre-poids » ouvert à Google, un rempart contre les dérives d’une IA contrôlée par quelques groupes privés, et non un acteur parmi d’autres dans la course à la valorisation boursière. Il insiste sur le caractère « non lucratif » de ses contributions, et sur le fait qu’il aurait pu investir ces sommes dans une start-up dont il aurait gardé des parts.

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Au fil de sa déposition, il élargit le propos : à ses yeux, si la justice accepte que l’on puisse transformer une œuvre caritative en entreprise lucrative sans rendre de comptes aux donateurs, cela crée un précédent potentiellement toxique pour toutes les fondations et associations. Il présente donc sa démarche comme un combat de principe, qui dépasserait largement son cas personnel.

« On ne peut pas piller une organisation à but non lucratif et appeler ça de l’innovation »

Le contre-interrogatoire : Musk face à ses propres ambiguïtés

Cette posture de bienfaiteur trahi n’a pas été laissée sans réponse. Dès le contre-interrogatoire, la défense a sorti des échanges écrits montrant qu’Elon Musk lui-même discutait, dès 2016-2017, de la nécessité de doter OpenAI d’une entité commerciale, capable d’attirer des capitaux et de rivaliser avec DeepMind. Il aurait même envisagé, selon certains documents, une intégration plus étroite avec Tesla.

La défense insiste aussi sur le calendrier : Musk affirme découvrir le « pillage » à l’occasion du partenariat avec Microsoft, mais des tweets et déclarations publiques montrent qu’il s’était déjà publiquement inquiété, dès 2020, du contrôle exercé par Microsoft sur OpenAI, sans pour autant initier immédiatement une action en justice. Ce décalage temporel nourrit l’argument selon lequel sa réaction serait tardive et motivée en partie par des considérations concurrentielles.

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Autre point sensible : depuis son départ d’OpenAI en 2018, Elon Musk a lancé son propre projet d’IA générative, xAI, désormais intégré à l’empire SpaceX. La défense martèle qu’il n’est pas seulement un donateur déçu mais aussi un concurrent direct, avec un intérêt évident à freiner une introduction en Bourse d’OpenAI qui consoliderait la domination d’un rival sur le marché de l’IA.

Les demandes de Musk

– 134 à 150 milliards de dollars (127 à 142 milliards d’euros) de dommages, à réorienter vers une structure d’IA caritative
– Retour à un modèle pleinement non lucratif pour OpenAI
– Éviction de Sam Altman et Greg Brockman
– Remise en cause du partenariat exclusif avec Microsoft

La ligne de défense d’OpenAI : virage nécessaire, rivalité assumée

Sam Altman et Greg Brockman n’ont pas encore témoigné en personne, mais leur position apparaît déjà dans les écritures et dans les premières interventions de leurs avocats. Leur thèse : le passage vers un modèle hybride, avec une entité à but lucratif contrôlée par une fondation, était une nécessité économique. Sans levées de fonds massives, sans recours à un partenaire comme Microsoft, il aurait été impossible de financer les modèles de plus en plus coûteux qui ont donné naissance à GPT-3, GPT-4 et suivants.

Ils soutiennent aussi que Musk n’a pas été tenu dans l’ignorance. Au contraire, il aurait participé aux discussions sur ce virage, avant d’entrer en conflit avec le reste de l’équipe sur la gouvernance, puis de quitter l’organisation lorsqu’il n’a pas obtenu le contrôle qu’il souhaitait. Sa plainte serait donc, en partie, une relecture a posteriori d’une décision qu’il conteste aujourd’hui, alors qu’il développe une stratégie concurrente via xAI.

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Enfin, la défense remet en perspective le rôle réel de Musk dans les succès récents d’OpenAI. Elle rappelle que ChatGPT, produit qui a déclenché l’explosion de la valorisation et l’alliance approfondie avec Microsoft, a été lancé bien après son départ. L’enjeu devient alors de savoir jusqu’où s’étend la « fiducie » qu’il invoque : couvre-t-elle vraiment la valeur créée par des équipes et des financements arrivés des années plus tard ?

Ce que cette première semaine a installé

Au terme de la première semaine, aucune décision n’a encore été prise, mais les lignes de fracture sont clairement posées. Les juges et le jury devront répondre à trois questions majeures : OpenAI a-t-elle trahi sa mission philanthropique initiale ? S’est-elle enrichie injustement en transformant des dons en base d’une entreprise lucrative ? Et le partenariat avec Microsoft a-t-il créé une situation anticoncurrentielle au détriment d’autres acteurs de l’IA ?

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En toile de fond, l’introduction en Bourse d’OpenAI, sa valorisation record et la montée en puissance de concurrents comme Anthropic donnent à ce procès une dimension stratégique pour toute l’industrie. Une décision trop sévère pourrait remettre en cause le modèle des structures hybrides (fondation + filiale lucrative) qui domine aujourd’hui l’IA de pointe. Une décision trop clémente conforterait, à l’inverse, la pratique qui consiste à démarrer « sous bannière caritative » avant de basculer vers le tout-commercial.

Pour l’instant, la seule certitude est narrative : la première semaine a été celle d’Elon Musk, qui a occupé la scène pour imposer son récit de « non-profit pillé ». Dans les semaines à venir, ce récit sera confronté à celui de Sam Altman, de Greg Brockman et de Microsoft, dans un procès dont l’enjeu dépasse largement leur seul conflit de cofondateurs.