En Suisse, une à deux fermes disparaissent chaque jour. Des « néo-paysans » seraient prêts à les reprendre, mais les prix élevés rendent l’accès à la propriété difficile pour celles et ceux qui ne sont pas issus du monde agricole.

Vincent Herzog n’a pas grandi dans une ferme et n’a pas hérité de terres agricoles. Pourtant, à 41 ans, ce Vaudois rêve de devenir paysan. « Entre le 1er octobre et le 31 décembre 2025, j’ai visité une quinzaine de fermes et contacté une trentaine de propriétaires, mais toutes ces démarches ont échoué », indique-t-il. Les raisons sont diverses, comme un prix de reprise trop élevé, un emplacement géographique inadéquat ou encore un désaccord sur les pratiques agricoles.

Vincent fait partie d’une nouvelle génération attirée par les métiers de la terre, les « néo-paysans ». Ils sont de plus en plus nombreux dans les écoles d’agriculture. A Grange-Verney, dans le canton de Vaud, ils représentent désormais 20 à 30% des jeunes en formation. A Grangeveuve (FR), ils étaient environ 15% en 2022. L’Ecole d’agriculture de Châteauneuf, en Valais, estime que la moitié de ses étudiants ne sont pas issus du monde agricole. Le chiffre grimpe à 90% pour les apprentis maraîchers.

>> Voir le reportage de Basik : RTS1_2026_05_04_20_16_30.png fokus : néo-paysan cherche terre / basik / 11 min. / hier à 20:10 Un prix qui varie du simple au quintuple

En Suisse, le prix de vente d’une ferme dépend du profil de l’acheteur. La valeur de rendement, qui s’applique aux enfants d’agriculteurs qui reprennent le domaine familial, s’établit sur la capacité de production réelle de la ferme. Cette notion a été introduite en 1991 dans la Loi fédérale sur le droit foncier rural  pour protéger la profession agricole de la spéculation foncière. La valeur vénale, elle, correspond au prix du marché. Elle s’applique à tous les autres acheteurs éligibles, dont les néo-paysans. 

Dans le canton de Vaud, la valeur vénale est 2,5 à 5 fois supérieure à la valeur de rendement pour les biens-fonds bâtis. Dans le canton du Jura, la différence oscille entre 2,5 et 3 fois. « A Fribourg, le prix licite d’une entreprise agricole se situe entre 2 et 2,5 fois la valeur de rendement », précise Samuel Joray, responsable du secteur Stratégie d’entreprise de Grangeneuve. « Le prix ‘licite’, c’est-à-dire le prix maximum, varie d’un canton à l’autre puisqu’il se base sur la statistique des ventes des objets comparables de la région les cinq dernières années », complète-t-il.

Trouver une exploitation avec du bétail s'avère souvent plus compliqué et coûteux. [Alain Pentucci] Trouver une exploitation avec du bétail s’avère souvent plus compliqué et coûteux. [Alain Pentucci]

Dans le canton de Vaud, ces cinq dernières années, les domaines agricoles transmis hors famille ont été vendus en moyenne 1’863’000 francs, estime Christian Aeberhard, adjoint de direction chez Prométerre.

Une loi pensée pour protéger les familles

Protéger la profession agricole de la spéculation foncière « était un objectif louable, mais aujourd’hui, nous sommes arrivés à un stade où les reprises intrafamiliales ne suffisent plus à garantir la continuité des unités agricoles en Suisse », regrette Mathilde Vandaele, docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne.

« Cette valeur a été mise en place pour qu’un repreneur ou une repreneuse puisse reprendre dans de bonnes conditions économiques et rembourser ses investissements durant sa carrière », explique la chercheuse, qui a rédigé son travail de thèse sur le sujet et coréalisé le documentaire « Devenir Paysan » avec Alexia Tissières.

>> Ecouter l’interview de Mathilde Vandaele et Alexia Tissières dans Forum : « Devenir paysan », un film qui raconte le défi des personnes qui n’héritent pas de terres agricoles

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644 fermes disparues en un an

D’ici 15 ans, plus de la moitié des agriculteurs suisses auront atteint l’âge de la retraite. « Selon l’institut de recherche Agroscope, seuls 44% peuvent compter sur une reprise familiale de l’exploitation », explique Mathilde Vandaele. « Dans les autres cas, ces agriculteurs et agricultrices morcellent leur ferme et louent leurs terres aux paysans voisins au moment du passage à la retraite. »

Conséquence: depuis 1996, le nombre d’exploitations de moins de 20 hectares a chuté de près de 59% et les exploitations de plus de 20 hectares ont augmenté d’un peu plus de 24%. Entre 2023 et 2024, 644 exploitations agricoles ont disparu en Suisse. « Les fermes deviennent si grandes qu’elles sont de plus en plus difficiles à reprendre », estime Mathilde Vandaele.

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La location, une alternative plus accessible

Pour les agriculteurs qui partent à la retraite, la mise en location de leur exploitation permet de préserver leur patrimoine. Elle leur offre également la possibilité de continuer à vivre dans leur maison, souvent située sur les lieux.   

Le prix de location est défini dans la Loi sur le bail à ferme agricole (LBFA). Il est soumis à l’approbation des autorités cantonales. « Les montants maximaux admissibles (fermages licites) sont calculés en fonction de la valeur de rendement agricole des objets affermés, soit de l’ordre de CHF 800.- à 1500.- par hectare dans le canton de Vaud », précise Christian Aeberhard.

Pour les néo-paysans, location ne signifie pas absence d’investissement. Samuel De Oliveira en a fait l’expérience. Ce jeune maraîcher bullois a découvert sa vocation à l’école d’horticulture de Lullier, à Genève. Après quatre ans de recherches, il a trouvé un domaine à louer.

La porte d’entrée vers le métier

En plus du loyer mensuel, il a dû acquérir le capital fermier, soit les vergers, les tracteurs et tout le reste de l’équipement sur place (excepté le terrain et les bâtiments) pour un montant de 400’000 francs. « Nous étions deux et avons mis une part de fonds propres chacun », explique-t-il. « Ensuite nous avons fait un crowdfunding. Mais même avec ça, il manquait encore beaucoup d’argent. Nous avons alors demandé un crédit d’investissement. »

En Suisse, le bail à ferme agricole minimum est de neuf ans. Louer un domaine offre moins de garantie et de stabilité pour l’avenir. Mais pour beaucoup de néo-paysans, c’est la porte d’entrée vers le métier qu’ils rêvent d’exercer.

Mathilde Salamin