Une caméra posée presque à même le sol filme en temps réel quatre adolescents silencieux assis sur un banc, pendant presque une heure. La scène paraît si banale qu’au bout de quelques minutes, l’attente, l’ennui et le flux des pensées qui divaguent s’installent à tour de rôle, tant pour ces quatre garçons que pour celle ou celui qui les observe.

Cette vidéo de l’artiste anglaise Gillian Wearing, intitulée Boytime et réalisée en 1996, est à la fois le premier film d’artiste acquis par Isabelle et Jean-Conrad Lemaître et le point de départ de l’exposition « Regards sensibles » consacrée à leur collection et célébrant sa donation complète au macLyon.

Une vaste panorama de l’art vidéo

Au mitan des années 1990, poussés par l’envie de suivre et de soutenir le travail des artistes qu’ils apprécient, les époux Lemaître se mettent à acheter exclusivement de l’art vidéo. À la différence des gravures, des sculptures, des peintures et des photographies qu’ils collectionnent tour à tour depuis les années 1970, le film d’artiste est alors un médium à peine représenté sur le marché de l’art et encore peu apprécié des acheteurs.

Gillian Wearing, Boytime

Gillian Wearing, Boytime, 1996

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Trente ans plus tard, la pratique est devenue centrale pour la création contemporaine et, une vidéo après l’autre, les Lemaître ont constitué un ensemble de 170 œuvres, dressant un véritable panorama du genre entre 1984 et 2025, ainsi que de ses artistes issus de 43 nationalités et de niveaux de notoriété différents.

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Un art profondément humain

Le parcours met en avant la dimension humaine et empathique du monde, que seul le médium vidéo parvient à saisir ainsi, à travers la diversité de ses formats et de ses narrations.

Dans l’exposition « Regards sensibles », sa commissaire Tasja Langenbach, figure européenne de l’art vidéo, met à l’honneur 28 films de la collection en suivant le fil conducteur de l’émotion et du sensible, plutôt que d’en proposer une lecture à proprement thématique qui aurait été relativement attendue. Sans nier les enjeux politiques et sociétaux qui infusent les choix d’acquisitions éclairés d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître comme l’exil, les migrations, les frontières territoriales, le parcours met surtout en avant la dimension humaine et empathique du monde, que seul le médium vidéo parvient à saisir ainsi, à travers la diversité de ses formats et de ses narrations.

Vue de l’exposition « Regards sensibles – œuvres vidéo de la collection Lemaître » au macLyon

Vue de l’exposition « Regards sensibles – œuvres vidéo de la collection Lemaître » au macLyon

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À l’image de cette première vidéo Boytime, « Regards sensibles » propose un cheminement particulièrement réussi, imposant au visiteur de ralentir pour prendre le temps de se perdre librement dans la découverte ou la redécouverte de ces films.

Face aux œuvres et à la variété des situations qui y sont captées, le regardeur est invité à ressentir un large panel d’émotions : d’une envie de rire devant la vidéo grinçante et absurde de Mika Rottenberg (Sneeze, 2012), il éprouve ensuite la fureur communicative des danseurs de krump filmés par Clément Cogitore (Les Indes galantes, 2017) avant d’être plongé dans un état quasi méditatif, envoûté par les images de Takehito Koganezawa (Until the End of a Tape, 2008).

Mika Rottenberg, Sneeze [extrait]

Mika Rottenberg, Sneeze [extrait], 2012

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Loin du scrolling quotidien, compulsif et solitaire, de vidéos chassant un contenu après l’autre, les œuvres présentées dans « Regard sensibles » invitent celles et ceux qui s’y aventurent à se laisser emporter collectivement, d’abord submergés par l’émotion puis bercés par le souvenir de l’expérience. Ça aussi, c’est éminemment politique.

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Regards sensibles. Œuvres vidéo de la collection Lemaître

Du 6 mars 2026 au 12 juillet 2026

www.mac-lyon.com