Une cinquantaine de cas recensés à Genève, une quarantaine dans le canton de Vaud. La prostitution de mineurs se développe en Suisse romande. Comment agir pour que la situation ne dégénère pas comme en France? Deux adolescentes ont accepté de témoigner pour Temps Présent.

C’est l’affaire dite du barbershop qui a révélé au grand jour le phénomène. Une affaire qui a éclaté le 8 mai 2025 à Genève. D’après l’enquête, six mineures se sont prostituées à l’intérieur de l’établissement pendant plus d’un an. Huit personnes ont été arrêtées, soit les gérants du commerce, mais aussi des clients de ces jeunes filles.

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>> Le reportage de Temps présent : Prostitution de mineures, l’inquiétante explosion Prostitution de mineures, l’inquiétante explosion / Temps présent / 48 min. / aujourd’hui à 20:12

Sarah (prénom d’emprunt) avait 16 ans à l’époque des faits. Elle en a aujourd’hui 18. Avec l’accord de la juge, elle accepte de raconter son histoire. « C’est le gérant qui nous a dit: s’ils veulent coucher avec vous, vous dites oui, mais vous demandez un billet », explique-t-elle.

Je pensais que je savais tout, que je gérais la situation. Alors que pas du tout

Sarah (prénom d’emprunt)

Les clients avaient entre 20 et 60 ans. » Ils pouvaient deviner que j’étais mineure, mais il fallait vouloir le deviner », précise Sarah.

A l’époque des faits l’adolescente ne se considérait pas comme une victime. « Je pensais que j’étais grande, que je savais tout, que je gérais la situation. Alors que pas du tout ». Aujourd’hui, elle se rend compte qu’on a abusé de sa faiblesse.

Eve Dolon, son avocate et curatrice, est formelle. « C’est une très jolie jeune fille, mais vous voyez que c’est une enfant. » Une instruction pénale est en cours, notamment pour actes d’ordre sexuel avec des mineurs contre rémunération, et le procès devrait se tenir cette année encore.

Je pense que ce ne sont que les cas qu’on connaît. Le chiffre est à mon avis plus important

Une inspectrice de la Brigade des mineurs de Genève

Une cinquantaine de cas sont recensés à Genève, une quarantaine dans le canton de Vaud. Ce sont les seuls chiffres connus en Suisse romande.

« Je pense que ce ne sont que les cas qu’on connaît. Le chiffre est à mon avis plus important », estime une inspectrice de la Brigade des mineurs de Genève.

Beaucoup de jeunes filles concernées vivent en foyer parce qu’elles sont en rupture familiale, affective et scolaire, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Des proies faciles pour les prédateurs sexuels.

Un témoignage glaçant depuis la France

En France, le phénomène explose. Selon le ministère de l’Intérieur, 20’000 mineurs pratiquaient le sexe tarifé en 2024. C’est 140% de plus qu’en 2016.

Ylona (prénom d’emprunt), 16 ans aujourd’hui, s’est prostituée entre 11 et 15 ans en France. Tout a commencé dès son premier jour en foyer. « Une fille vient me proposer d’aller voir des hommes », raconte-t-elle.

Le premier client lui demande une fellation. « Je ne savais pas ce que c’était. Il a dû me montrer », explique l’adolescente. « Je lui dis que j’ai 11 ans et que j’ai été forcée. Il me répond que ce n’était pas son problème parce que lui, c’était un client et moi, j’étais la travailleuse. »

À 14 ans, elle s’inscrit sur un site d’escorte. Les clients viennent la chercher devant le foyer. « Les éducateurs me voyaient partir. C’est eux qui m’ouvraient le portail », affirme-t-elle.

Une mobilisation transfrontalière

Le 5 février dernier, policiers, juges et travailleurs sociaux suisses et français se sont réunis à Annemasse, en France. Le constat est unanime: il faut créer des foyers spécialisés pour ces adolescentes, afin notamment qu’elles n’entraînent pas d’autres jeunes filles.

 Je fais des cauchemars. Mais je fais de mon mieux pour m’en sortir

Sarah (prénom d’emprunt)

Olivier Boillat, juge au Tribunal des mineurs de Genève, plaide pour des structures adaptées. « Il faut des structures suffisamment accueillantes pour accepter que ces jeunes filles vont venir, partir et revenir. »

Sarah vit aujourd’hui dans une structure d’éducation en Suisse romande. Elle suit une psychothérapie et va bientôt commencer un apprentissage. « Je fais des cauchemars. Mais je fais de mon mieux pour m’en sortir », confie-t-elle.

Elle a accepté de témoigner dans Temps Présent pour alerter. « Dans le foyer où je suis, je vois beaucoup de filles qui tombent dedans. Si je peux leur éviter ces souffrances, avec grand plaisir. »

Laurence Gemperlé, Temps Présent