« Ma vie », « wesh », « six seven »… Chaque génération crée ses propres expressions. Mais d’où viennent-elles? Comment entrent-elles dans le dictionnaire? Et pourquoi la langue évolue-t-elle sans cesse? OKI explore ce phénomène linguistique fascinant avec les principaux intéressés: les enfants.
« Wesh », « ma vie », « six seven », « c’est la fête »… Si vous ne comprenez rien à ces expressions, c’est normal: elles appartiennent au vocabulaire des 7-12 ans d’aujourd’hui. Et ces expressions peuvent avoir une durée de vie très courte. Dans l’émission OKI de cette semaine, consacrée à la langue française, la RTS a demandé aux enfants d’expliquer leur façon de parler.
Une très bonne amie à ma maman utilise « dis-voir, cocolet… »
Emili, 10 ans
« Ma vie, ça veut dire mon amour, ma chérie, ma bichette », explique Emili, 10 ans. « C’est pour rappeler à la personne qu’elle est trop cool », ajoute Lou, 12 ans. Quant à « wesh », l’expression polyvalente peut marquer l’étonnement, servir de salutation ou simplement ponctuer une phrase.
>> Voir le reportage d’OKI :
Pourquoi on invente toujours de nouveaux mots ? / OKI / 9 min. / mercredi à 12:00 Un code secret pour chaque génération
Ces expressions ne sont pas qu’un simple langage: elles fonctionnent comme un code d’appartenance. Un phénomène qui n’a rien de nouveau.
Dans les années 1990, on disait « c’est canon » ou « grave ». La génération suivante préférait « c’est stylé » ou « trop la honte ». Aujourd’hui, les jeunes utilisent « Askip », « dinguerie » ou « wesh ». Chaque époque laisse ainsi sa trace linguistique.
Le parcours du combattant vers le dictionnaire
Mais comment un mot passe-t-il de la cour d’école aux pages du Petit Robert? Derrière cette sélection se cachent des lexicographes, véritables « détectives des mots » qui observent la langue en permanence à travers les journaux, les livres, les réseaux sociaux et la radio.
Chaque année, plusieurs milliers de mots sont étudiés, mais seuls 150 à 200 sont finalement ajoutés au dictionnaire. Pour y entrer, un mot doit réussir trois tests cruciaux:
L’usage: est-il utilisé largement, pas seulement entre amis mais aussi dans la presse, les livres et les conversations courantes?
La durée: résiste-t-il au temps ou disparaît-il après quelques semaines? Pour les expressions à la mode, « c’est très rare si ça dépasse les deux mois », constate Léonidas, 13 ans.
L’utilité: nomme-t-il quelque chose de nouveau? « TikTokeur » est ainsi entré dans le dictionnaire car aucun autre terme n’existait pour désigner cette réalité.
C’est grâce à ce processus que « wesh » a intégré le Petit Robert en 2009. Plus récemment, « bigorexie » (dépendance au sport) et « platisme » (croyance que la Terre est plate) ont également été ajoutés.
Quand les expressions deviennent virales
Pourquoi de nouvelles expressions apparaissent-elles constamment? La réponse se trouve dans les cultures partagées par les jeunes: musiques, vidéos, réseaux sociaux.
Une de mes profs dit « sinon ça va être la cacatche »
Lou, 12 ans
L’expression « six seven » illustre parfaitement ce phénomène viral. Issue à l’origine d’une chanson de rap, elle a été reprise dans des vidéos de basket avant de se propager massivement. Ce qui compte, c’est de connaître la référence, même si l’expression ne veut rien dire de particulier.
Des mots qui voyagent
La langue française fonctionne comme une éponge qui absorbe des mots venus du monde entier. A l’origine, « wesh » vient de l’arabe, tout comme « kiffer ». « Stalker » vient de l’anglais.
Ce métissage linguistique n’est pas nouveau: « chocolat » vient d’Amérique centrale, « piano » de l’italien, « bivouac » de l’allemand. Depuis des siècles, le français emprunte et s’enrichit.
Un langage entre générations
Les jeunes interrogés reconnaissent utiliser ces expressions principalement entre eux. « J’utilise toujours ça avec mes parents, mais mon papa, après, il m’engueule. Donc je prends sur moi », confie Louka, 11 ans. « Avec les profs, non pas trop, mais avec ma famille, des fois, sans m’en rendre compte », complète Martine, 13 ans.
En retour, les expressions des adultes leur paraissent désuètes. « Une très bonne amie à ma maman utilise ‘dis-voir, cocolet' », raconte Emili, 10 ans. « Une de mes profs dit ‘sinon ça va être la cacatche' », ajoute Lou, 12 ans. Sans oublier les helvétismes typiques de Suisse romande comme « ça joue » ou « ça farte » – expressions que les parents « disent en pensant que c’est à la mode, mais en fait non, pas du tout. »
La créativité linguistique des enfants
L’émission a également invité les jeunes à inventer leurs propres mots. Résultat: « origantal » (une herbe de montagne ressemblant à l’origan mais qui aurait un goût d’emmental) ou encore « caprice du ciel » (s’énerver beaucoup).
Qui sait? Peut-être que l’un de ces néologismes entrera un jour dans le dictionnaire, perpétuant ainsi le cycle infini de l’évolution linguistique.
L’émission « OKI » de la RTS s’adresse aux 7-12 ans et explore l’actualité avec la participation des enfants. La nouvelle saison recherche d’ailleurs de jeunes participants et participantes. Les intéressés peuvent écrire à oki@rts.ch
Gaëlle Bisson