Face à la saturation du système de santé mentale suisse, la pair-aidance professionnelle se développe. Ces pairs, eux-mêmes rétablis de troubles psychiques, créent des ponts uniques entre patients et soignants. Leur expérience personnelle devient un outil thérapeutique puissant, capable de rallumer l’espoir là où les traitements classiques peinent à agir.

Dans le podcast Dingue, Thomas raconte son quotidien en juin 2018. À 38 ans, il s’est enfermé dans un grenier, consommant du crack sans interruption. « Je me dis: là, il faut que tu arrêtes Thomas, c’est la dernière. Là, tu te lèves, puis après tu sors de cet endroit et tu fais les 100 mètres pour aller voir ton enfant », se souvient-il.

Mais il n’y arrive pas. La paranoïa exacerbée par la cocaïne le submerge. « Ma famille est en danger. Moi aussi je suis en danger. Les gens me veulent du mal », décrit-il. Pourtant, fumer un caillou de crack reste « la pièce du puzzle qui me manquait. Toutes mes peurs, mes inhibitions, mes incertitudes, tous les nœuds intérieurs s’effacent ».

Le déclic face aux pairs

Thomas finit par entrer dans un centre de cure. « Je n’ai pas beaucoup d’espoir, mais je vais tenter le coup », confie-t-il. Là, il rencontre une vingtaine de jeunes en rétablissement et d’anciens consommateurs et consommatrices qui ne consomment plus. « Il émane un certain bien-être, une sérénité qui me paraît étrange », observe-t-il.

>> Ecouter le podcast de Dingue : Pair-aidance en santé mentale : un miroir vers le rétablissement / Dingue / 41 min. / lundi à 16:00

Ce contraste brise ses préjugés. « L’idée d’une vie sans consommation me paraissait quelque chose de lugubre, de glauque, de gris. Et là, il y a quelque chose qui casse ce préjugé. Qui me démontre qu’il y a des personnes ici qui ont le même bagage que moi. Et cependant eux ne consomment pas. Ça me titille. Et ça met au défi aussi. »

Des ponts entre deux mondes

Carla Guglielmetti, pair-aidante professionnelle en santé mentale et coordinatrice de re-pairs.ch, explique son rôle: « On est des ponts, on est des traducteurs. Bien souvent, ce qu’on constate, c’est que les personnes en soin n’ont pas toutes les informations qu’il faudrait. Donc moi, je vais faire en sorte que la personne puisse réellement comprendre sa situation, comprendre les enjeux, comprendre aussi les potentiels effets secondaires et avec un langage qu’elle puisse percevoir ».

Ces ponts fonctionnent dans les deux sens. Carla peut aussi expliquer au médecin ce qu’elle perçoit de la détresse d’une personne qui n’arrive pas à l’exprimer. Sa présence même rappelle au personnel soignant qu’elle-même a été dans cette situation.

Respecter l’autodétermination

Face au risque de rechute lié à ce travail émotionnellement intense, Carla Guglielmetti reste lucide. Les pairs-aidants ont appris à reconnaître les signaux de leur stress et bénéficient de supervisions régulières. Quant aux refus d’aide, elle les accepte sereinement: « Ça ne m’appartient pas. Le rétablissement, c’est un chemin que chaque personne entame pour soi. Les pairs, on est des ponts, on est des raccourcis, on est des engrais de jardin. Pour autant que la personne soit dans une phase où elle est proactive là-dedans ».

Cette approche s’inscrit dans les principes du rétablissement en santé mentale – autodétermination, responsabilité et empowerment (en français: autonomisation, pouvoir d’agir, ndlr): nous ne sommes pas responsables de nos gènes, de l’enfance que l’on a eue, ni d’une maladie, mais nous sommes responsables de notre rétablissement.

Aujourd’hui, Thomas est devenu collègue de Carla Guglielmetti. Il renoue patiemment les liens avec ses proches, notamment avec son fils.

Adrien Zerbini